Dans une démarche ambitieuse visant à réduire la dépendance aux importations et à stimuler l’économie locale, le gouvernement camerounais a décidé d’imposer l’incorporation de 4 à 5 % de farine de manioc dans la fabrication du pain. Cette mesure, annoncée le 25 juin 2025 à l’issue d’une réunion présidée par le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, s’inscrit dans le cadre du Projet intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH). Une initiative qui pourrait bien redéfinir les habitudes de consommation tout en boostant la filière manioc.
Une décision stratégique pour l’autosuffisance alimentaire
Le Cameroun, comme de nombreux pays africains, dépend largement des importations de blé pour satisfaire sa demande en pain, une denrée de plus en plus prisée par les populations urbaines. Selon les données du ministère du Commerce, près de 700 000 tonnes de blé sont importées chaque année, représentant une facture de plusieurs milliards de FCFA et une vulnérabilité aux fluctuations des prix internationaux.
En intégrant progressivement de la farine de manioc – une ressource abondante et sous-exploitée – dans la fabrication du pain, les autorités entendent non seulement réduire cette dépendance, mais aussi créer un nouveau débouché pour les producteurs locaux. “C’est une mesure gagnant-gagnant : nous soutenons nos agriculteurs tout en offrant aux consommateurs un pain plus nutritif et adapté à nos réalités”, a déclaré le ministre Mbarga Atangana.
Le manioc, un trésor national encore sous-valorisé
Le Cameroun est le quatrième producteur africain de manioc, avec une production annuelle avoisinant les 6 millions de tonnes. Pourtant, une grande partie de cette production est consommée sous forme traditionnelle (bâtons de manioc, couscous, etc.) ou transformée de manière artisanale. L’intégration de la farine de manioc dans la boulangerie industrielle ouvre donc des perspectives économiques majeures.
“Cette décision va dynamiser toute la filière, de la production à la transformation”, explique Dr. Armand Ntouffo, agroéconomiste. “Les petits producteurs pourront vendre leurs récoltes à des unités de transformation locales, créant ainsi des emplois et réduisant le gaspillage post-récolte.” Des initiatives pilotes, menées ces dernières années par des chercheurs de l’Institut de recherche agricole pour le développement (IRAD), ont déjà démontré la faisabilité technique et l’acceptabilité par les consommateurs d’un pain mélangé à base de farine de manioc.
Quel impact pour les boulangers et les consommateurs ?
Si l’annonce a été globalement bien accueillie par les acteurs de l’agro-industrie, certains boulangers s’interrogent sur les ajustements nécessaires dans leurs procédés de fabrication. La farine de manioc, sans gluten, modifie légèrement la texture du pain, nécessitant parfois l’ajout de liants naturels.
Toutefois, les experts rassurent : un taux de 5 % ne bouleversera pas le goût ni la qualité du produit fini. “Les consommateurs ne verront presque pas la différence, mais l’impact économique, lui, sera bien réel”, affirme M. Didier Ngono, président de l’Association des boulangers du Cameroun.
Côté nutrition, l’initiative est également saluée. Le manioc est riche en glucides complexes et en fibres, ce qui pourrait contribuer à améliorer la qualité nutritionnelle du pain, souvent critiqué pour son indice glycémique élevé.
Vers une généralisation des matières premières locales ?
Cette mesure s’inscrit dans une politique plus large de substitution aux importations, encouragée par le PIISAH. D’autres filières sont dans le viseur des autorités : l’huile de palme locale pour remplacer les huiles végétales importées, le sucre camerounais, ou encore les protéines animales produites sur place.
“L’objectif est de construire une économie résiliente, moins dépendante des chocs extérieurs”, souligne le ministre Mbarga Atangana. “La crise ukrainienne, qui a fait flamber les prix du blé, nous a rappelé l’urgence de diversifier nos sources d’approvisionnement.”
Un modèle pour l’Afrique ?
Le Cameroun n’est pas le premier pays à se lancer dans une telle initiative. Le Nigeria, dès 2021, avait imposé un mélange de farine de patate dans la boulangerie. En Côte d’Ivoire, des recherches sont en cours pour incorporer la banane plantain.
Si l’expérience camerounaise s’avère concluante, elle pourrait inspirer d’autres nations africaines, renforçant ainsi la sécurité alimentaire du continent.
En imposant l’incorporation de farine de manioc dans le pain, le Cameroun fait un pas de plus vers la valorisation de ses ressources locales. Au-delà de l’aspect économique, cette mesure symbolise une reconquête alimentaire, où les produits du terroir reprennent leur place dans l’assiette des Camerounais. Reste maintenant à accompagner les boulangers et les agriculteurs dans cette transition, pour en faire une véritable réussite collective.
Emmanuel Ekouli
