Dans un communiqué publié ce lundi, la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) a dévoilé de nouvelles précisions sur le projet de construction d’une raffinerie par la société CSTAR à Kribi. Présenté comme une solution miracle pour l’indépendance énergétique du Cameroun et de la sous-région CEMAC, ce projet suscite autant d’espoirs que de scepticisme. À en croire les déclarations officielles, cette raffinerie d’une capacité de 30 000 barils par jour viendrait « compléter » les activités de la SONARA, la Société nationale de raffinage en difficulté depuis l’incendie de 2019. Mais derrière les promesses de souveraineté énergétique et de développement industriel, plusieurs interrogations persistent.
Un projet ambitieux, mais des questions non résolues
D’après Martin Zambo Edzengthe, Chef de la Division de la Communication de la SNH, cette initiative permettrait de « réduire la dépendance aux importations » et de « sécuriser l’approvisionnement énergétique ». Pourtant, le Cameroun, pourtant producteur de pétrole, importe encore plus de 80 % de ses besoins en carburants raffinés. La SONARA, dont la reconstruction traîne en longueur, reste sous-performante, et l’arrivée d’un nouveau joueur privé soulève des doutes quant à la viabilité économique du projet.
Pourquoi construire une nouvelle raffinerie alors que la SONARA peine à redémarrer ? Comment CSTAR, dont l’expertise réelle au Cameroun reste à démontrer, compte-t-elle s’implanter durablement dans un secteur aussi stratégique et capitalistique ? Le communiqué évoque une « complémentarité » entre les deux structures, mais l’absence de détails concrets sur les modalités de cette collaboration laisse planer le doute.
Un partenariat public-privé aux contours flous
CSTAR se dit prête à apporter son « expertise technique, industrielle et financière » pour moderniser la SONARA. Une déclaration qui sonne comme un aveu : l’État camerounais, malgré ses ressources pétrolières, semble incapable de relancer seul sa filière raffinage. Faut-il y voir un désengagement progressif au profit d’intérêts privés ?
Par ailleurs, le choix de Kribi, déjà doté d’un port en eau profonde et d’une zone industrielle, semble logique. Mais qu’en est-il des retombées locales ? Le communiqué ne mentionne ni emplois créés, ni partenariats avec les entreprises camerounaises, ni même un calendrier précis de réalisation. Dans un pays où les grands projets infrastructurels (Kribi Deep Seaport, barrage de Nachtigal) accusent souvent des retards considérables, on peut légitimement s’interroger sur le sérieux de ce nouveau chantier.
La souveraineté énergétique en question
Le gouvernement camerounais aime à rappeler sa « vision » de faire du pays un « pôle énergétique et industriel majeur en Afrique centrale », conformément aux ambitions du président Paul Biya. Pourtant, depuis des années, le secteur pétrolier camerounais est marqué par des dysfonctionnements chroniques : opacité dans la gestion des contrats, dépendance aux multinationales, infrastructures vieillissantes.
La raffinerie de Kribi sera-t-elle vraiment un levier d’indépendance, ou simplement un nouveau maillon dans la chaîne de dépendance vis-à-vis des investisseurs étrangers ? Si CSTAR promet des produits raffinés « made in Cameroon », rien ne garantit que les prix à la pompe baisseront pour les consommateurs locaux, toujours pénalisés par des taxes élevées et des pénuries récurrentes.
Entre espoir et défiance
À ce stade, le projet de raffinerie CSTAR ressemble davantage à une annonce politique qu’à une véritable révolution énergétique. Sans transparence sur les financements, sans garanties sur les délais, et sans clarification du rôle exact de la SONARA, il est difficile de croire à un changement de paradigme.
Le Cameroun a-t-il les moyens de ses ambitions ? L’histoire récente montre que les beaux discours ne suffisent pas. Il faudra plus qu’un communiqué de presse pour convaincre que cette fois, ce ne sera pas un mirage de plus.
Emmanuel Ekouli
