Cette semaine, l’Union africaine (UA) a officiellement soutenu la campagne « Correct the Map » (Corriger la carte), une initiative portée par plusieurs organisations africaines visant à remplacer la projection Mercator, jugée déformante, par une représentation plus fidèle des proportions réelles des continents. Un combat qui dépasse la simple cartographie pour toucher à l’identité, à la dignité et à la perception du continent africain dans le monde.

Une carte du monde biaisée depuis le XVIᵉ siècle

Depuis plus de quatre siècles, la projection Mercator domine les planisphères. Conçue en 1569 par le géographe flamand Gerardus Mercator pour faciliter la navigation maritime, cette représentation a un défaut majeur : elle exagère démesurément la taille des territoires proches des pôles (Europe, Amérique du Nord) tandis qu’elle rétrécit ceux situés près de l’équateur, comme l’Afrique.

Résultat ? Sur une carte classique, le Groenland (2,2 millions de km²) apparaît aussi grand que l’Afrique (30 millions de km²), alors qu’en réalité, le continent africain est 14 fois plus vaste. L’Europe, quant à elle, semble rivaliser en superficie avec l’Amérique du Sud, pourtant deux fois plus grande.

« Cette distorsion n’est pas neutre, explique Fara Ndiaye, directrice adjointe de Speak Up Africa, l’une des organisations à l’origine de la campagne. Elle façonne notre imaginaire collectif, influence les manuels scolaires et même les représentations médiatiques. Quand un enfant africain voit son continent rapetissé, cela affecte son sentiment de fierté et la valeur qu’il accorde à son identité. »

La projection Equal Earth, une alternative plus juste

Pour rompre avec cette vision héritée de l’époque coloniale, la campagne « Correct the Map » promeut l’adoption de la projection Equal Earth, développée en 2018. Contrairement à Mercator, cette représentation préserve les proportions réelles des continents tout en maintenant une apparence visuelle harmonieuse.

« La projection Equal Earth est un outil pédagogique puissant, souligne Fara Ndiaye. Elle montre un monde équilibré, où chaque continent retrouve son poids réel. C’est essentiel pour les écoles, les médias et les institutions. »

Cette alternative n’est pas la seule (la projection de Peters avait déjà soulevé ce débat dans les années 1970), mais elle évite certaines exagérations tout en restant esthétique et lisible.

Un enjeu symbolique et politique

Le soutien de l’Union africaine marque une étape décisive pour la campagne. « C’est une reconnaissance officielle du problème, mais aussi une volonté de changer les mentalités, explique un diplomate de l’UA sous couvert d’anonymat. La façon dont le monde est représenté influence la géopolitique, les investissements, et même l’estime de soi des Africains. »

En effet, au-delà de l’aspect technique, ce combat revêt une dimension profondément symbolique. « Corriger la carte, c’est rétablir une vérité géographique, mais c’est aussi un acte de justice narrative, affirme Fara Ndiaye. L’Afrique a été minorée dans l’histoire, dans l’économie, et même dans sa représentation spatiale. Il est temps que cela change. »

Quelles chances de succès ?

Si l’objectif à long terme est d’imposer cette nouvelle cartographie à l’échelle mondiale, le défi est immense. Google Maps, les atlas scolaires et la plupart des médias utilisent encore la projection Mercator par habitude et praticité.

Cependant, plusieurs pays africains pourraient intégrer la projection Equal Earth dans leurs programmes éducatifs. « Nous commencerons par l’Afrique, puis nous militerons pour une adoption globale », explique un membre de la campagne.

Certains experts tempèrent toutefois l’enthousiasme : « Aucune projection n’est parfaite, rappelle Jean-Philippe Grelot, cartographe français. Equal Earth réduit les distorsions, mais elle reste une interprétation. Le vrai changement, c’est la prise de conscience que la carte n’est pas le territoire. »

Bien plus qu’une question de géographie

Derrière cette bataille cartographique se cache un enjeu bien plus profond : redonner à l’Afrique sa juste place dans l’imaginaire mondial. Que ce soit par la projection Equal Earth ou une autre alternative, l’important est de sortir d’une vision eurocentrée et déformée de la planète.

Comme le résume Fara Ndiaye : « Ce n’est pas seulement une question de technique, c’est une question de dignité. Quand l’Afrique sera représentée à sa vraie taille, peut-être que le monde la verra enfin à sa juste valeur. »

Et si, pour une fois, la carte suivait le territoire plutôt que l’inverse ?

Emmanuel Ekouli

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