Yaoundé, ce mercredi – L’air déjà lourd de la saison des pluies à Yaoundé semble se charger d’une électricité politique inédite. Ce jeudi 21 août, le Palais des congrès, habituel théâtre des cérémonies officielles, va se transformer en arène judiciaire où se jouera peut-être le destin politique du Cameroun pour la décennie à venir. Le Conseil constitutionnel, par la voix de son président, le magistrat Clément Atangana, a convoqué une audience qui fera date : l’examen de la requête en contestation d’inéligibilité visant le président Paul Biya, candidat à sa propre succession le 12 octobre prochain.
La procédure, lancée par l’ancien bâtonnier et candidat lui-même à la présidentielle de 2018, Maître Akere Muna, n’est pas une simple formalité. C’est un coup de tonnerre dans un paysage politique souvent décrit comme immuable. L’argument du juriste, fondé sur l’article 118 du Code électoral, touche à un point sensible, longtemps chuchoté dans les couloirs du pouvoir mais jamais porté avec une telle audace devant la plus haute instance juridique du pays.
L’accusation est grave : Paul Biya, en déléguant de manière continue et extensive sa signature à Ferdinand Ngoh Ngoh, le puissant secrétaire général de la présidence, se serait « placé, de son propre fait, dans une situation de dépendance ». Cette disposition légale, conçue pour protéger la souveraineté nationale contre les influences étrangères, est ici interprétée de manière novatrice. Maître Muna suggère qu’une dépendance interne, vis-à-vis d’un homme ou d’une structure de pouvoir, pourrait tout aussi bien menacer l’indépendance et l’autorité du chef de l’État.
Derrière le jargon juridique se cache une question fondamentale qui agite les esprits : qui gouverne vraiment le Cameroun ? L’« Homme du 6 novembre », quasi-invisible, absent de la scène publique pendant de longues périodes et gouvernant depuis son palais de Mvomeka’a ou lors de séjours discrets à l’étranger, a-t-il cédé les rênes du pouvoir à son directeur de cabinet ? Cette délégation de signature, officialisée par décret, est-elle un simple outil de gestion administrative ou le signe d’un abandon de fait des prérogatives présidentielles ?
L’audience de jeudi, qui suivra une autre plus technique sur les symboles des partis, est donc bien plus qu’une simple formalité de campagne. C’est un test sans précédent pour l’indépendance du Conseil constitutionnel, souvent perçu comme une chambre d’enregistrement du pouvoir. Osera-t-il, ne serait-ce que pour la forme, ouvrir une brèche dans la forteresse Biya ? La simple existence de cette audience et sa médiatisation constituent en elles-mêmes un événement majeur, une fissure dans le monolithe.
Le régime, par la voix de ses fidèles, balaye évidemment d’un revers de main ce qu’il qualifie de « manœuvre politicienne » et de « tentative de déstabilisation ». Ils arguent de la régularité des décrets de délégation et de la continuité de l’action de l’État. Pourtant, le doute est semé. Pour l’opposition et une frange de la société civile, cette requête, quelle qu’en soit l’issue, est une victoire symbolique. Elle impose un débat sur l’exercice du pouvoir, l’état de santé du président et l’opacité qui entoure son entourage.
Alors que le Cameroun s’apprête à célébrer les 42 ans de pouvoir de Paul Biya en novembre, cette audience ouvre une séquence politique imprévisible. Elle place les juges constitutionnels dans un rôle historique : celui de garants scrupuleux de la lettre de la loi, face à la raison d’État et à quatre décennies de pouvoir sans partage. Jeudi, à Yaoundé, ce n’est pas seulement une candidature qui sera discutée, mais les fondements mêmes de la démocratie camerounaise. Le verdict, qu’il soit juridique ou politique, résonnera bien au-delà des murs du Palais des congrès.
Emmanuel Ekouli
