Douala, capitale économique du Cameroun, génère les richesses, mais récolte la poussière. C’est une ville où les routes se confondent avec des carrières de gravier, où les habitants apprennent à vivre les pieds dans l’eau six mois sur douze, et où chaque embouteillage ressemble à une épreuve d’endurance olympique. Pourtant, Douala produit plus de 65% des recettes fiscales nationales.
Selon une enquête exclusive de Jeune Afrique, sur 2 400 milliards de FCFA collectés chaque année dans le Littoral, seuls 180 milliards sont réinjectés localement. Moins de 8%. À ce rythme, même un enfant comprend que Douala est volontairement sacrifiée.
Mais le régime appelle cela une « redistribution équitable » grâce à des coefficients de péréquation. Une belle trouvaille sémantique pour camoufler ce qui s’apparente, dans un vocabulaire moins poli, à du braquage budgétaire organisé. Ces coefficients se basent sur des chiffres démographiques truqués : la population de Douala a été minorée pour réduire mécaniquement ses dotations. Voilà donc un pays où les statistiques ne servent pas à planifier, mais à punir.
Le cas du Port Autonome de Douala est encore plus édifiant. Sur 890 milliards de FCFA générés annuellement, 70% sont siphonnés par l’État central. Une « taxe de solidarité portuaire » de 15% — soit 133 milliards par an — est soi-disant destinée au développement national. En réalité, personne ne sait où cet argent disparaît. Ni Douala, ni Yaoundé n’en voient la couleur. Les seuls à sourire sont quelques affidés tapis dans les couloirs feutrés du ministère des Finances et de la présidence de la République. Pauvre Cameroun.
Autre trouvaille : le chantage au siège social. Plus de 47 entreprises opérant essentiellement à Douala (ports, douanes, télécoms) sont contraintes de domicilier leurs sièges à Yaoundé pour bénéficier d’allègements fiscaux. Résultat : 200 milliards de manque à gagner pour les collectivités locales du Littoral. Douala est vidée de ses ressources, comme on vide un poisson avant de le mettre à frire.
Et pendant ce temps, on annonce fièrement un « plan d’urgence pour moderniser Yaoundé » doté de 500 milliards de FCFA. Un plan financé… par les recettes douanières de Douala. Sauf que même Yaoundé n’en profite pas vraiment : pas d’échangeurs, pas de routes modernes, pas de transformations visibles. Comme si l’argent se transformait en mirages au passage du ministère.
Au fond, Douala ne souffre pas seulement de l’indifférence du pouvoir central : elle est la victime d’un banditisme institutionnalisé. On ne développe pas Yaoundé, on ne développe pas Douala, on ne développe pas le Cameroun. On entretient simplement un système où l’argent se volatilise, englouti par un trou noir budgétaire dont seuls quelques initiés connaissent l’adresse.
Le problème, c’est qu’un pays qui tue volontairement sa capitale économique n’est pas seulement injuste : il est suicidaire. Le Cameroun finira par se relever, mais trop lentement, parce qu’on aura passé trop d’années à pressurer Douala sans jamais réinvestir dans son développement.
En clair : pendant que Douala se noie dans ses inondations et ses ordures, l’État, lui, nage dans ses propres combines.
Charles Chacot Chimé
