Le dernier rapport de la Commission nationale anti-corruption (CONAC) a provoqué un séisme, non pas par les preuves d’une lutte acharnée, mais par un chiffre qui défie la raison : le préjudice financier lié à la corruption serait passé de 114,03 milliards de FCFA en 2023 à seulement 4,06 milliards en 2024. Une réduction de plus de 110 milliards en un an, présentée comme une victoire éclatante. Face à un tel miracle, l’étonnement leisse vite place au scepticisme le plus absolu. Une question s’impose : les pouvoirs publics manipulent-ils les chiffres pour s’offrir une virginité factice ?

Le rapport lui-même, pourtant, fournit des éléments qui contredisent cette chute vertigineuse et jettent une ombre troublante sur la crédibilité de ce bilan. Comment un fléau aussi endémique que la corruption pourrait-il être terrassé en l’espace d’une seule année, sans qu’aucune réforme structurelle majeure, aucune loi révolutionnaire ou moyen répressif décuplé n’ait été mis en œuvre ? La réponse est simple : cela relève de l’impossible.

Pire, les données de la CONAC semblent se contredire. La Commission enregistre une explosion de 39,37% des dénonciations citoyennes, preuve que la parole se libère et que les témoignages affluent. Parallèlement, les actions répressives suivent une tendance haussière : plus d’interventions rapides, plus d’incarcérations, plus de sociétés exclues des marchés publics. La logique voudrait qu’une vigilance accrue et une répression renforcée fassent augmenter le volume des préjudices découverts et documentés, et non pas qu’elles le fassent s’effondrer de manière aussi spectaculaire. Cette inversion de la réalité est tout simplement inexplicable, sinon par un artifice comptable ou une manipulation politique.

Le recouvrement des fonds, autre indicateur clé, confirme cette étrangeté. Les sommes récupérées par la justice et les organismes dédiés ont, elles, baissé en 2024. Comment le préjudice peut-il diminuer drastiquement alors que les efforts pour récupérer l’argent volé sont moins fructueux ? Cette incohérence nourrit le soupçon d’une opération de communication destinée à masquer l’ampleur persistante du cancer corruptif.

Il est aisé de comprendre la tentation pour un gouvernement de vouloir présenter un bilan flatteur, especially à l’heure où la pression internationale sur la gouvernance se fait plus forte. Gonfler les chiffres des dénonciations pour prouver son ouverture, tout en faisant mystérieusement disparaître l’argent détourné des statistiques, serait un coup de maître en matière de greenwashing anti-corruption.

La CONAC elle-même, dans son rapport, liste les priorités non atteintes : l’application de la déclaration des biens, la pénalisation de l’enrichissement illicite, la protection des lanceurs d’alerte. Autant de preuves que les outils fondamentaux pour une lutte sérieuse font toujours défaut. Ce contexte rend la « victoire » annoncée encore plus suspecte.

Le peuple camerounais, première victime de ce fléau qui gangrène les services publics et entrave le développement, mérite mieux qu’un tour de passe-passe statistique. Il mérite une transparence totale et des actions concrètes. Cette baisse miraculeuse, qui n’est étayée par aucune réalité tangible, ressemble furieusement à une manipulation des chiffres en faveur des pouvoirs publics. Un leurre dangereux qui, s’il n’est pas dénoncé, risque d’enterrer toute velléité réelle de changement pour les années à venir. La véritable lutte contre la corruption ne se gagne pas dans les colonnes d’un rapport, mais sur le terrain de la transparence et de la justice.

Emmanuel Ekouli

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