BOKITO (Département du Mbam et Inoubou) – À quelques semaines de l’élection présidentielle d’octobre 2025, une lame de fond silencieuse mais déterminée agite les ruelles poussiéreuses et les villages reculés de l’arrondissement de Bokito. Ici, berceau présumé d’un électorat fidèle mais trahi, le mythe de l’allégeance indéfectible au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) se fissure. Le pronostic vital du parti au pouvoir, dans cette circonscription oubliée de Dieu et de Yaoundé, est sévèrement engagé. La jeunesse, lasse des promesses non tenues, des routes impraticables et d’un développement fantôme, se prépare à une rupture historique.

Le crépuscule d’une fidélité exploitée

Pendant des décennies, Bokito a voté comme un seul homme, porté par la foi en des promesses de prospérité qui n’ont jamais quitté les discours électoraux. Aujourd’hui, le constat est accablant : l’arrondissement figure parmi les parents pauvres du régime, laissé pour compte dans un pays où les inégalités territoriales crient vers un ciel indifférent. Les jeunes, dynamiques et pourtant cadenassés dans un carcan de misère, ont ouvert les yeux. « Ils se sont enfin dessillés les yeux qui sont restés fermés pendant plusieurs décennies », confie, sous le couvert de l’anonymat, un notable local, la voix tremblante de colère rentrée. « Comment une jeunesse en partie instruite peut-elle se laisser ainsi duper et moquer par une élite politique qui ne voit en elle qu’un réservoir de votes ? »

Le ras-le-bol n’est plus une rumeur, c’est un état de fait. La colère couve, nourrie par l’amertume de parents incapables d’offrir une éducation digne à leurs enfants, malgré un labeur constant. « Les peuples de Bokito sont industrieux et travailleurs, mais ils sont abandonnés à eux-mêmes », poursuit notre source. L’abandon est tel que même les morts n’ont plus droit au respect : en l’absence de routes, les cadavres sont parfois transportés à moto, un sacrilège qui résume à lui seul le niveau de délabrement.

Une élite qui s’est servie au lieu de servir

Un système clientéliste et prédateur

La cause de cette déliquescence n’est pas une fatalité, mais le fruit d’un système politique verrouillé. Le RDPC à Bokito n’est pas un parti, c’est une chasse gardée, la propriété privée d’une seule famille et de sa clientèle depuis 1997. « Ce sont eux qui sont des maires et des députés. Des hommes qui ne connaissent Bokito que de nom, parachutés ici pour y perpétuer leur règne sans partage », dénonce un journaliste local, excédé par l’opacité et le cynisme des élites.

Les militants historiques du parti, ceux qui ont bâti sa base, sont systématiquement relégués au second rang, écartés au profit de fidèles choisis non pour leur compétence ou leur amour du terroir, mais pour leur allégeance absolue à un clan. À la tête de la mairie, ce sont souvent de vieux retraités de la fonction publique, complètement déconnectés des réalités locales, qui viennent « se refaire une cerise et une santé financière » sur le dos des contribuables.

Bokito, parent pauvre d’un régime indifférent

Le contraste avec les arrondissements voisins, mieux lotis, est saisissant. Alors qu’Ombessa « compte des ministres à la pelle », Bokito est honni par le régime de Yaoundé. La visite du président Ahmadou Ahidjo, venu poser la première pierre d’un hôpital dans des temps meilleurs, n’est plus qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, le centre-ville est isolé, surtout pendant la saison des pluies, où les routes deviennent des bourbiers impraticables.

Le bitumage de la route Bokito-Boumnyebel (80 km), promis mandature après mandature, reste une vue de l’esprit, un fonds de commerce politique qui a servi à engraisser les discours sans jamais se concrétiser. Pourtant, cet axe serait vital : il boosterait le développement local et servirait de raccourci précieux pour les populations de l’Ouest se rendant à Douala. Le projet d’adduction d’eau potable, lui, erre dans les limbes depuis une décennie, et on n’en parle que par intermittence, à l’approche des élections.

L’indignation face au gaspillage et au mépris

Dans ce contexte de privation, le spectacle offert par l’élite locale est insupportable. Lors de grandes ripailles organisées par de fantoches associations de développement, des millions de francs CFA sont dilapidés en frais de bouche, sous le regard impuissant d’une population qui manque de tout. « À quoi servent nos représentants dans les hautes instances du pays et au parlement ? » s’interrogent amèrement les habitants.

Les conséquences de ce abandon sont palpables : les paysans, incapables d’acheminer leurs productions vers les marchés en l’absence d’infrastructures, sont contraints de vendre à des prix dérisoires des produits comme le citron, pourtant source potentielle de revenus substantiels.

Le courage de la rupture : Une jeunesse prête à se libérer

Face à ce système imposé, dirigé par des personnes suspectées de « paternalisme malveillant » et qualifiées d’« ennemies de l’émancipation », se lever demande un courage immense. Le climat de terreur morale est palpable. « Tous les jeunes qui veulent lever la tête sont, comme des poussins, étouffés dans l’œuf », témoigne un activiste.

Pourtant, malgré les risques, la détermination est là. Les jeunes Bokitois rencontrés sont unanimes : ils sont prêts à porter leurs voix vers un autre Cameroun, à tourner le dos au « sempiternel candidat » Paul Biya. Ils ont compris que leur allégeance passée était un carcan dont il fallait s’extraire pour espérer un avenir meilleur.

L’heure du choix ultime

À l’aube d’une élection présidentielle cruciale, Bokito incarne le symptôme d’un mal plus profond qui ronge le Cameroun : la trahison d’un peuple par ses élites. L’arrondissement est à la croisée des chemins. Le choix qui sera fait dans une quarantaine de jours sera lourd de sens : continuer à alimenter un système prédateur et stérile, ou couper radicalement avec ces gens qui ont durant plusieurs décennies profiter des des pauvres populations.

Emmanuel Ekouli

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