La colonisation de l’Afrique a conduit à l’exportation massive de biens culturels et œuvres du patrimoine vers les métropoles européennes, souvent de manière illégale et sans l’accord librement consenti des populations locales. Avec la ruée vers l’Afrique, les puissances coloniales ont systématiquement pillé les biens culturels du continent noir, les considérant comme des butins de guerre ou des objets de curiosité. Ces objets, allant des œuvres d’art aux objets rituels, ont été décontextualisés et retirés de leurs lieux d’origine, de leurs contextes rituels et sociaux, perdant ainsi leur signification et leur valeur, et intégrés dans des collections occidentales. Ce pillage a contribué à une perte patrimoniale inestimable pour l’Afrique. L’exportation des biens culturels a souvent été accompagnée de la perte de savoirs endogènes et de traditions orales associées à ces objets. La présence massive de biens culturels africains dans les musées occidentaux a renforcé une vision de la culture africaine comme inférieure, contribuant à la dévalorisation des cultures locales.
La voix du centre
Le musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris conserve environ 70.000 objets d’art et biens culturels provenant d’Afrique subsaharienne, dont 7.838 du Cameroun. Le Linden-Museum de Stuttgart en Allemagne possède une importante collection d’objets culturels camerounais, estimée à 16.670 pièces. Ces collections se sont constituées principalement à partir de la seconde moitié du XIXe siècle avec des explorations, et se sont enrichies par la suite grâce à des missions ethnographiques, des acquisitions par des administrateurs coloniaux, des marchands, ou simplement à la suite de razzias ou de pillages.
Même après les indépendances, les exportations illicites se sont poursuivies, souvent en raison de l’absence de législation adéquate et de moyens de contrôle efficaces. De nombreux pays africains revendiquent aujourd’hui le rapatriement de leurs biens culturels, considérant que leur présence dans les musées occidentaux est une forme de spoliation continue. Le droit à la restitution du patrimoine, qui est un enjeu majeur pour la reconnaissance de l’histoire et de l’identité des peuples africains, s’appuie sur des instruments juridiques internationaux dont la Convention de l’UNESCO de 1970 sur les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels.
Le rapatriement des biens culturels trouve également appui sur une prise de conscience de plus en plus accrue des institutions culturelles occidentales, et sur une coopération internationale plus intense avec les anciennes colonies.
Au Cameroun, les revendications pour le retour des biens culturels ont débuté bien avant les années 2000, avec des demandes spécifiques dès 1973, notamment pour la restitution de la statue Afo-a-Kom. Mais ces actions, individuelles et non coordonnées, ne pouvaient pas aboutir au rapatriement d’un nombre significatif de biens culturels illégalement exportés. Au demeurant, vu l’ampleur de la spoliation et, tenant compte du contexte de domination, de violence et d’assujettissement dans lequel, ces biens ont été exportés, la restitution, pour être efficace, ne peut être qu’une affaire d’Etat à Etat. Seul l’Etat peut adopter et implémenter une politique globale de restitution, et permettre à la nation meurtrie, de se réconcilier avec son histoire. En 2023, est créé un Comité interministériel, organe de facilitation qui a pour objet de définir une stratégie nationale de restitution, et proposer un cadre de négociation avec les autorités des pays en possession des œuvres concernées. Cet organe devrait dorénavant adresser toutes les demandes de rapatriement, qu’elles émanent d’administrations publiques, des communautés ou de la diaspora.
Il est temps que les biens culturels spoliés et illégalement exportés, soient restitués. C’est du moins le plaidoyer qui ressort de l’entretien que nous a accordé M. Basile Kenmogne, membre du Comité interministériel.
Les pays occidentaux remettent aujourd’hui l’immense patrimoine pris en Afrique au compte-gouttes. Est-ce qu’ils sont réellement disposés à rendre au continent africain tout ce patrimoine qui fait l’aura de leurs musées ?
Les pays occidentaux remettent aujourd’hui l’immense patrimoine pris en Afrique au compte-gouttes. C’est exact. Dans les pays africains où le dialogue de restitution des biens culturels illégalement exportés a été engagé assez tôt, les discussions ont abouti au retour d’un certain nombre de biens patrimoniaux. Par exemple à Benin City au Nigeria, de nombreux objets ont été pillés lors de l’invasion britannique de 1897, et sont maintenant conservés dans divers musées à travers le monde. L’Allemagne a restitué au Nigeria une partie de ces biens culturels, notamment des bronzes, en partie dans le cadre d’un accord plus large pour la restitution d’œuvres d’art africaines. Ces restitutions ont été faites en 2022 et en 2023.
A la faveur d’une loi votée en 2020 autorisant la restitution de certains biens culturels aux pays de provenance, la France a restitué au Bénin en novembre 2021, 26 œuvres culturelles pillées lors de la conquête française du royaume du Dahomey en 1892. Elle a également restitué le sabre d’El Hadj Omar Tall au Sénégal.
A ce jour, trop peu d’objets ont été restitués, au regard du volume des biens culturels qui ont été pillés dans les colonies. Mais aussi, ces rapatriements de biens culturels spoliés sont autant de portes ouvertes qui indiquent que les pays lésés peuvent obtenir gain de cause, par la voie du dialogue. Chaque retour de biens culturels peut être considéré comme point de départ pour de nouvelles négociations en faveur de la restitution d’autres biens du patrimoine.
Au Cameroun, la problématique de la restitution des biens culturels spoliés au cours de la période coloniale, est relativement récente. C’est en 2021 qu’est créée une structure dédiée, le “Comité interministériel chargé du rapatriement des biens culturels camerounais illégalement exportés à l’étranger” (Ministère des Arts et de la culture, décision nº 00099/MINAC/DMN du 1er septembre 2021). Il faut également relever que, contrairement à d’autres territoires, l’histoire des collections camerounaises illégalement exportées se distingue par deux particularités : la présence de trois puissances coloniales (Allemagne, France, Grande-Bretagne) et un contexte local de forte polarisation communautaire et d’identités dans les demandes de restitution. C’est dans ce contexte que le Comité a engagé ses premiers travaux en direction de l’Allemagne. D’abord l’Allemagne, parce que c’est le premier pays occidental qui s’est montré disposé à l’ouverture du dialogue de restitution. Mais le dialogue va bientôt être engagé avec d’autres pays détenteurs de nos biens culturels.

Est-ce que les pays occidentaux sont réellement disposés à rendre au continent africain tout ce patrimoine qui fait la renommée de leurs musées ?
En matière de négociations inter-Etats sur des sujets aussi délicats, nous partons du principe que les partenaires engagés dans le dialogue de restitution sont honnêtes et sincères. Jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons pas de raison de douter de leur bonne foi. Mais comme dans toute négociation où chaque partie défend ses propres intérêts, il faut rester vigilent, car les forces d’inertie sont nombreuses dans les anciennes métropoles coloniales. C’est à nous de définir quelles sont nos ambitions, qu’est-ce que nous voulons obtenir au terme des discussions. Lorsque nos objectifs sont clairement définis, nous devons situer les enjeux de négociation à la hauteur de nos ambitions.
Selon certains, il serait simplement question d’un moyen de déstocker des œuvres mineurs qui encombreraient les musées occidentaux ?
Nous n’avons pas d’éléments, ni de preuve, pour attester que les pays occidentaux chercheraient simplement à se délester de quelques pièces sans valeur artistique. De toute façon, nous nous engageons dans une discussion qui peut être ardue. Malgré leur disposition à engager des consultations sur la question épineuse de la restitution des biens culturels spoliés, il faut être conscient que les pays occidentaux et leurs musées ne sont pas disposés à nous restituer sans barguigner, l’ensemble de nos collections, y compris les archives et les restes mortuaires de nos parents décapités et emportés en Europe. Au sujet des restes humains, il faut noter que dans certaines contrées, il était courant pour les colons, lors d’expéditions punitives et des razzias, de décapiter les rebelles, les « maquisards » et les leaders des communautés hostiles, et les exposer sur la place publique comme autant de trophées remportés sur l’ennemi. Dans ce contexte, certains corps ont été emportés hors du Cameroun, notamment pour de prétendues études scientifiques ou des pratiques religieuses. Ces pratiques, des pillages au sens littéral, ont causé de grands traumatismes aux communautés camerounaises. La restitution concerne ces restes humains là également.
A l’heure des négociations avec les anciennes métropoles, il nous revient de définir nos objectifs avec clarté et lucidité. Que voulons-nous ? Rapatrier les biens culturels et les objets sacrés exportés afin de restituer aux communautés leur histoire volée ? Rendre à notre mémoire collective, des amputations qui lui ont été faites ? Si les objectifs sont de cet ordre là, alors le Cameroun peut se donner les moyens pour les atteindre.
Par contre, si certains pays occidentaux souhaitent remettre uniquement quelques artéfacts pour faire bonne figure à l’égard de l’opinion publique, cela ne vaut pas le coup. De toute façon, pour le Cameroun, les équipes engagées dans les négociations sont assez capées, elles ont une perception globale des enjeux, elles ont la capacité de faire front. Ce sont des équipes pluridisciplinaires composées d’historiens, d’anthropologues, de muséologues, de diplomates, de juristes, etc. Avec de tels spécialistes, si le Gouvernement de la République consent à mettre à disposition les moyens d’action, il est difficile de penser qu’elles se satisferont à rapatrier des babioles sans importance pour la mémoire dilapidée de nos communautés. C’est le lieu sans doute d’adresser un plaidoyer aux pouvoirs publics, en faveur d’une allocation substantielle des ressources et des moyens d’action. Car dans les camps d’en face, nos adversaires ont constitué de fortes équipes de négociateurs pour chasser en meute et faire prévaloir leurs options sur la question de restitution des biens pillés. Lors de la mission de prospection en janvier 2024 à Stuttgart en Allemagne, la délégation du Comité interministériel s’est retrouvée dans une sorte d’arène, faisant face aux représentants d’au moins sept musées, tous dressés pour ne rien céder, des équipes aguerries et coriaces, prêtes à se défendre avec force, sans rien lâcher, à lutter avec acharnement pour maintenir leur position et leur opinion, ou leur droit.
L’Allemagne, qui n’est pas la seule puissance occidentale à avoir participé au pillage et à la désacralisation des sociétés africaines, a semble-t-il, restitué une partie de ce patrimoine culturel, réclamé à cor et à cri par les camerounais. Qu’est-ce qui coince pour la suite ? Qu’en est-il des autres pays occidentaux ?
L’Allemagne et le Cameroun travaillent ensemble dans le projet de restitution des biens culturels spoliés pendant la période coloniale. Des accords ont d’ores et déjà été trouvés pour le retour d’objets précieux comme la statue Ngonnso et d’autres artefacts. Ngonnso, figure féminine d’importance culturelle et religieuse pour le peuple Nso du Nord Ouest, est considérée comme la fondatrice du royaume Nso. Volée par des officiers coloniaux allemands et exposée au Musée ethnologique de Berlin, elle a été restituée au Cameroun en 2022.
Le peuple Bangwa a réceptionné le 30 mars 2024 à l’esplanade de la Fondation Muna à Yaoundé, une partie de ses biens culturels illicitement exportés durant la période coloniale allemande. Il s’agit de huit objets d’art, dont un masque, emportés du village Lebang.
Des exemples de restitution d’œuvres du patrimoine existent ici et là, souvent à l’initiative des communautés avec le soutien de la diaspora. Néanmoins, beaucoup reste à faire. Le Comité interministériel vise à faciliter les négociations et élaborer un programme de reconstitution de notre mémoire collective.
L’Allemagne détient le plus important stock de nos biens culturels à l’étranger. Quarante mille objets sont aujourd’hui répertoriés, et uniquement dans les musées publics contenant plus de cinquante pièces provenant du Cameroun, compte non tenu des collections privées, encore moins des musées ayant moins de cinquante objets venant du Cameroun. L’inventaire de ces biens culturels illégalement exportés, reste à faire. Au sein du Comité, la commission chargée de la recherche de provenance et la documentation sur les collections vise à effectuer ce travail de fouille afin d’établir avec le maximum de précision possible, les communautés de provenance des biens patrimoniaux et objets sacrés non répertoriés. Sinon, des disputes pourraient survenir, quant à l’origine de certaines œuvres. Ainsi, du fait de la ressemblance toponymique, certains objets sont aujourd’hui revendiqués à la fois par les Bangwa, localité de Fontem dans le département du Lebialem au Sud-ouest, et par les Bangoua, groupement de la commune de Bangangté, département du Ndé dans la région de l’Ouest du Cameroun. Dans l’une et l’autre communauté, la renommée de l’art provient surtout de la statuaire dont les œuvres majeures sont les sculptures commémoratives des rois, des reines, des princesses et des serviteurs titrés, ainsi que des parents des jumeaux. L’un des défis de la recherche de provenance, consiste à identifier les vraies communautés d’origine pour qu’à terme, les biens rapatriés soient restitués aux véritables destinataires.
Quel est l’état des discussions avec les autres pays occidentaux ?
Au Cameroun, la problématique du dialogue de restitution est nouvelle. Si les discussions sont en cours avec l’Allemagne, elles restent embryonnaires avec les autres pays.
A l’égard de la France, des obstacles existent, qui rendent « non cessibles » les œuvres culturelles issues du pillage colonial. C’est le principe d’inaliénabilité des collections publiques, consacré par la loi de janvier 2002 relative aux musées de France et codifié par le code du patrimoine, selon lequel la propriété des biens conservés dans les collections des musées de France, qui constituent des trésors nationaux au sens du même code, ne peut être transférée.
De tels obstacles peuvent cependant être surmontés. Une fois de plus, c’est à nous de définir nos objectifs et de nous donner les moyens pour les réaliser. Si des pays africains dont le Bénin et le Sénégal ont pu obtenir la restitution de biens culturels spoliés au cours de la période coloniale française, c’est à la faveur des lois, comme celle du 24 décembre 2020 en France, qui ont été adoptées pour faciliter ces restitutions. Pour le Cameroun, il revient au Comité interministériel de faire activer de telles dérogations pour ouvrir le dialogue de restitution et obtenir le rapatriement de nos œuvres, nos objets sacrés et nos archives. En diplomatie comme dans toutes les négociations, la charge revient au requérant de proposer toutes options pour parvenir à ses fins.
La Grande Bretagne semble beaucoup plus discrète, voire rétive. Elle n’évoque pas le dialogue de restitution, laissant entendre peut-être que le problème n’existe pas. Or précisément, l’on ne peut poser le problème en l’évacuant, car la question du rapatriement des biens spoliés se pose à cor et à cris. D’importantes œuvres du patrimoine camerounais ont été spoliées et emportées en Grande Bretagne au cours de la période coloniale. D’immenses collections de notre patrimoine sont aujourd’hui entreposées dans des musées à Londres et dans différentes autres collections tant publiques que privées. A titre d’illustration, nous pouvons citer deux cas :
Le musée de Londres abrite un grand nombre de biens culturels camerounais. On y trouve notamment des objets de la région des Grassfields, des objets rituels, des objets de la vie quotidienne, des costumes traditionnels, des instruments de musique et divers trésors culturels. Une grande partie de la collection de ce musée a été acquise pendant la période coloniale du Cameroun, entre 1884 et 1961.
Le musée Pitt Rivers à Oxford détient des objets culturels camerounais, notamment des objets ethnographiques, des poteries, des calebasses, des statues et des masques, des artéfacts et des reliques, des effets vestimentaires ou de l’art culinaire. Les fonds photographiques de ce musée documentent l’histoire du Cameroun, de la période coloniale jusqu’à l’indépendance, couvrant divers domaines comme l’économie, la politique ou la religion.
En somme oui, de nombreux musées de Grande-Bretagne détiennent des biens culturels qui ont été pillés ou acquis illégalement au Cameroun. Une fois de plus, il revient à l’équipe de négociateurs Camerounais d’identifier les collections, de retrouver les communautés d’origine et d’ouvrir le dialogue de restitution avec les institutions britanniques.
La question des collections privées ne s’érige-t-elle pas en obstacle dans ce processus de restitution du patrimoine culturel camerounais? Ou alors, est-ce une question de procédures complexes ou peu réalistes qui seraient mises sur pied dans le cadre de ces restitutions ?
Si l’ouverture du dialogue de restitution est relativement aisée avec les musées publics, la question est plus complexe s’agissant des collections privées. A commencer par l’identification desdites collections car, par définition, les collections privées ne sont pas ouvertes au public. Difficile d’en connaître le contenu a priori.
Néanmoins, si les parties sont réellement engagées dans des discussions franches et honnêtes, les pouvoirs publics des pays concernés, qui connaissent l’existence des dites collections, peuvent aider à les identifier. Pour les pays concernés, connaître les collections privées qui détiennent des objets dérobés de notre patrimoine, et ne pas aider à les identifier, serait assimilable à une complicité de recel. Or les Etats occidentaux concernés ont presque tous ratifié les textes et conventions de l’UNESCO (l’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) sur les biens culturels. L’UNESCO condamne fermement le recel des biens culturels, c’est-à-dire la possession illégale d’objets culturels volés ou exportés illégalement. Ce trafic illicite est un crime qui prive les populations de leur histoire et de leur culture, affaiblit la cohésion sociale et peut même alimenter le crime organisé et le terrorisme. Au Cameroun, le Comité interministériel reste confiant que les pays partenaires aideront, en temps utile, à identifier les collections privées qui détiennent des biens de notre patrimoine.
Comme l’histoire tronquée de l’Afrique, racontée par des ethnologues qui ont voulu montrer les africains sous un visage correspondant à leurs ambitions expansionnistes, n’y a-t-il pas de craintes à ce qu’il soit remis aux impétrants, des contrefaçons ou des copies de certains de leurs objets et œuvres d’art ?
Comme dans toute transaction, le risque de malfaçon ou de contrefaçon existe. Certaines œuvres pourraient effectivement être falsifiées, pour nous servir des copies à la place des originales. Toutefois, dans la négociation, nous partons du principe que les acteurs sont honnêtes et véridiques, et qu’ils agissent de bonne foi. Par ailleurs, vu leur expertise, les historiens et les anthropologues membres du Comité interministériel, sont capables de distinguer les vrais objets, des copies. Egalement, au sein du Comité, les quatre aires culturelles du Cameroun (les Soudano-sahéliennes, les Fang-Béti, les Sawa et les Grassfields) sont représentées par des chefs traditionnels. Ces chefs, gardiens des traditions et détenteurs d’attributs ancestraux, peuvent également distinguer le vrai du faux, détecter les artifices et identifier les objets qui proviennent de leurs communautés.
Cela étant, il existe une pratique muséale avérée, celle de la multiplication légale des œuvres d’art. Au moment de la restitution de certains objets, les musées occidentaux peuvent solliciter et obtenir des pays propriétaires desdits objets, l’autorisation de les dupliquer, nous remettre les originaux et conserver les copies. Cette pratique existe, le Cameroun est ouvert à toutes les discussions y relatives.

Quelles mesures et techniques sont prises pour qu’une fois en notre possession, ce patrimoine culturel aujourd’hui revendiqué, soit autant valorisé ici, comme il l’est dans les pays occidentaux ?
Dans les pays occidentaux, certains milieux conservateurs freinent des quatre fers pour retarder ou empêcher le rapatriement des biens culturels en Afrique, prétendant entre autres, que nous ne disposons pas de musées capables de les conserver dignement. Cela est une vision purement occidentale de la question de restitution des biens culturels illégalement exportés. Notre position est simple et sans équivoque : Qu’ils nous rendent nos objets sacrés et nos biens patrimoniaux, et nous aviserons.
Il serait intéressant de renverser le paradigme, et d’examiner un tant soit peu cette question de conservation des biens culturels, du point de vue des anciens colonisés et des communautés africaines. Sous cet aspect, il est évident que les Africains n’ont pas la pratique de conservation d’œuvres dans des musées. En Afrique, les œuvres sont vivantes. Elles sont fabriquées non pas pour leur valeur esthétique, mais pour leur valeur utilitaire et pratique. Les tamtam sont fabriqués non pas pour être exposés dans des cases muséales, mais pour être battus lors d’événements spécifiques au sein de la communauté. Les lances et les arcs sont fabriqués pour chasser du gibier. Chez les Fang-Beti, l’obom, tissu traditionnel à base d’écorces d’arbres, est fabriqué pour habiller les notables, les reines et les guerriers. Le mvet, instrument à cordes, est utilisé pour la transmission de la littérature orale, des rituels et de la musique. Les Sawa, gens des mers, sculptent le tangué pour orner la tête ou la proue des pirogues. Initialement, ces objets ne servaient qu’aux usages pratiques. Seuls les Occidentaux s’enferment l’hiver dans des musées pour observer des objets d’art.
De toute façon, l’on ne saurait piller le patrimoine des communautés dans un contexte de violence coloniale et, au moment de la restitution, prétendre que les gens du terroir seraient incapables de conserver les objets qu’ils ont eux-mêmes fabriqués !
Que nos objets nous soient restitués, et nous saurons quoi en faire. Nous savons gré aux musées occidentaux d’avoir conservé intacts lesdits objets. Il est temps qu’ils nous soient retournés. La plupart des objets rendus, retrouverons leur place dans les cases sacrées et serviront de nouveau à rythmer les cérémonies rituelles. Le reste d’objets sera exposé dans des musées. Car entre temps, l’Africain est devenu citoyen du monde, il a appris à aimer et à apprécier les objets culturels pour ce qu’ils sont, et non simplement en fonction de l’usage que les communautés en font. Nous avons aujourd’hui des musées dans nos grandes villes, des musées qui manquent certes de financements et d’expertise pour se mettre aux standards internationaux. Également, des cases muséales ont été construites ou restaurées dans les communautés. L’expérience de la “route des chefferies”, projet non gouvernemental initié depuis 2012, est assez enrichissante de ce point de vue. Engagée dans des programmes d’aménagement culturel et touristique du territoire, de formation des jeunes dans le secteur culturel ou d’expositions, la “route des chefferies” a également organisé des visites guidées des musées dans différentes chefferies, surtout dans les Grassfields (régions de l’Ouest et du Nord-Ouest). De telles expériences montrent que les gens du terroir possèdent du savoir-faire en matière de conservation ou d’exposition d’œuvres du patrimoine.
En vue de promouvoir la conservation des biens culturels dans des locaux adaptés, le Comité interministériel a proposé la construction de musées publics dans les chefs-lieux des dix régions du pays, ainsi que l’assistance aux chefferies traditionnelles pour la restauration des cases muséales. Nous sollicitons du reste des partenaires occidentaux, le soutien financier et technique, et de l’expertise pour assurer l’entretien, la conservation et l’exposition des œuvres dans de bonnes conditions.
La restitution du patrimoine culturel et la déclassification des documents semblent aller de pair. Pour honorer véritablement la mémoire des héros camerounais de la lutte de l’indépendance, certains compatriotes proposent des recherches plus approfondies et, plaident pour un rituel de purification des âmes attristées, afin de mener des travaux plus fructueux. Pareille suggestion peut-elle être prise en compte ?
Le fait d’extraire les objets sacrés de leurs communautés d’origine, les a profanés. Lorsque ces objets seront restitués, les communautés vont procéder à des cérémonies propitiatoires et des rites de purification, afin de leur redonner une nouvelle vie dans le contexte du sacré. Evidemment ces rituels ne relèvent pas des compétences du Comité interministériel ; seuls les chefs traditionnels et les leaders de communautés en décideront, chacun en ce qui le concerne.
Que doit inspirer aux Camerounais le rapport mémoriel de la Commission mixte Karine Ramondy/Blick Bassy ? Un aveu implicite de la France des faits qui lui sont reprochés, ou bien une victoire pour le peuple camerounais ?
La commission mixte franco-camerounaise sur la colonisation, co-dirigée par l’historienne française Karine Ramondy et l’artiste camerounais Blick Bassy, avait pour objectif de « faire la lumière » sur le rôle de la France au Cameroun entre 1945 et 1971, notamment concernant les mouvements indépendantistes et d’opposition. Elle a mené des recherches dans les archives, en France et au Cameroun, incluant des documents déclassifiés et des entretiens. En février 2025, les conclusions de ces travaux ont été présentées respectivement au Président français Emmanuel Macron et au Président camerounais Paul Biya. Ce rapport est disponible sous différents supports (livres, éléments audiovisuels, etc.).
Il ne faut y voir ni un aveu implicite de la France pour les faits qui lui sont reprochés, ni une victoire pour le peuple camerounais. C’est un travail de recherche qui visait avant tout à établir la vérité sur le fait colonial français au Cameroun. A présent, cette vérité est connue, ou plus exactement, le rapport de la commission mixte ont mis à la disposition du public, des étudiants et des jeunes chercheurs surtout, des éléments leur permettant de poursuivre la réflexion sur le fait colonial au Cameroun, et le contexte de la violence inouïe qui a eu pour conséquences immédiates, le déplacement forcé des populations, le dépeuplement des contrées, le pillage des ressources du sol et du sous-sol, l’exportation illégale des biens du patrimoine, etc. Parmi les recommandations de ce rapport, figure la nécessité de refondre les programmes scolaires en France et au Cameroun, afin de sensibiliser les jeunes apprenants sur ce qu’a été le fait colonial français en terre camerounaise. Il est bien que les tout-petits apprennent cette vérité cachée.
Au demeurant, la spécificité du rapport Ramondy/Bassy c’est que, répondant à une commande publique, il jette une lumière drue sur des faits largement décrits et documentés par de précédents chercheurs. Je pense notamment à deux publications :
D’abord, l’ouvrage de Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Les origines sociales de l’UPC (préface de Jean-François Bayart, postface d’Achille Mbembe), étude consacrée essentiellement au Cameroun français.
Ensuite, l’excellent livre intitulé Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, co-écrit par trois auteurs (Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatitas). Ils montrent comment, pour garder la mainmise sur ce pays clé de son empire, l’administration et l’armée françaises, avec leurs relais locaux, ont conduit une effroyable guerre secrète : bombardements des populations, escadrons de la mort, dispositif de renseignement, contre-insurrection, déplacement forcé de villageois dans des camps de regroupement, lavage de cerveau, torture généralisée, etc. Ils expliquent finalement pourquoi cette guerre, qui a fait des dizaines de milliers de morts, a transformé le Cameroun en laboratoire de la françafrique, ce pacte néocolonial grâce auquel les élites françaises et africaines s’accaparent les richesses du continent et privent les peuples de leurs droits.
Des discussions avec ceux qui ont parcouru les travaux de cette Commission mixte, beaucoup restent à faire. Tout comme ils pensent que ce rapport n’est pas une démarche de réhabilitation, mais, un instrument politique de domination narrative ?
Ne soyons pas fatalistes. Commençons par nous approprier le rapport de cette commission mixte, qui est en service livre sur internet. Lorsqu’on aura lu le rapport et visionné les éléments vidéo, on sera fixé au moins sur la réalité des faits. Le rapport a été écrit par des chercheurs, des historiens aux compétences avérées dans les milieux universitaires.
Le rapport en lui-même, c’est un document scientifique bien argumenté ; quant à l’interprétation qu’on peut faire de ses conclusions, cela dépend de la position qu’on veut défendre. Pour nous autres Camerounais, ce rapport est un bon document qui, à terme, pourrait servir de fondement pour exiger de l’Etat français, le dédommagement du fait colonial, ou la réparation pour les dommages de la colonisation. Comparaison n’est pas raison, certes. Néanmoins, pour avoir subi de semblables violences et de la répression sanglante lors de la colonisation britannique, les Mau Mau du Kenya ont demandé des réparations pour fait colonial à la Grande Bretagne.
La mise en place d’un Comité de suivi, en vue d’une meilleure appropriation de ce travail de thérapie collective, qui doit amener les peuples français et camerounais à mieux s’accepter et à s’assumer pleinement dans leurs relations, serait-il nécessaire comme veulent laisser entendre d’autres compatriotes?
Le comité de suivi que les gouvernements français et camerounais ont mis sur pied à la suite du rapport de la commission mixte, est l’instrument dédié pour ce type de plate-forme. A l’issue des travaux, les chercheurs ont émis des recommandations. Le comité de suivi a pour mission, de veiller à l’application de ces recommandations, lesquelles visent à faire prendre conscience de l’impact des crimes coloniaux français au Cameroun et à favoriser la réconciliation. La commission s’est notamment concentrée sur la nécessité de reconnaître les crimes coloniaux, de les mettre en lumière à travers l’histoire et l’art, et de favoriser un dialogue franco-camerounais sur ces questions. Le comité de suivi devra, suivant le calendrier imparti, rendre régulièrement compte de l’état d’application desdites recommandations.
Entretien mené par Prosper Mimboe
