Une délégation gouvernementale, emmenée par le Ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a quitté Maroua mardi après avoir inspecté une série de projets hydrauliques présentés comme la preuve d’un effort massif pour apporter l’eau potable à la capitale de l’Extrême-Nord. Le tableau dressé est celui d’une région en pleine métamorphose, frôlant l’accès universel grâce à la vision du Chef de l’État. La réalité, cependant, invite à un examen bien plus nuancé, tant ces projets, bien que nécessaires, semblent minuscules face à l’immensité d’une crise qui dure depuis quatre décennies.

Le ministre a pu constater l’avancée du nouveau réservoir de 5 000 m³ de Missinguiléo (à 90%), un réseau de distribution de 70 km et a mis en service le forage F15. Des initiatives saluées comme une révolution pour plus de 250 000 habitants. Il est indéniable que pour les populations qui en bénéficieront directement, ces ouvrages changeront la vie quotidienne. Chaque goutte d’eau potable est une victoire dans cette région aride.

Un horizon toujours lointain

Cependant, présenter ces réalisations comme la preuve d’une résolution imminente de la crise de l’eau dans l’Extrême-Nord relève d’un optimisme qui ignore l’ampleur du problème et l’histoire récente. La ville de Maroua, comme toute la région, est aux prises avec un stress hydrique chronique, une démographie galopante et des infrastructures qui, malgré les annonces, peinent à suivre depuis des décennies.

Le véritable sujet n’est pas la construction ponctuelle d’un forage ou d’un château d’eau, mais la capacité de l’État à concevoir et entretenir une politique hydrique durable et inclusive sur le long terme. Or, après 43 ans de régime du Président Paul Biya, force est de constater que cette région stratégique reste l’une des plus précaires du pays. Les périodes de sécheresse prolongées, les coupures d’eau récurrentes même dans les chefs-lieux d’arrondissement, et le calvaire des femmes et des enfants parcourant des kilomètres pour s’approvisionner à des sources souvent insalubres, sont le lot quotidien de centaines de milliers de personnes, bien au-delà du périmètre des nouveaux projets.

Un bilan en demi-teinte après 43 ans

L’annonce de ces travaux, bien que positive, sonne comme un aveu d’échec passé. Pourquoi faut-il attendre 2024 pour que Maroua « se rapproche » de l’accès universel à l’eau, une promesse maintes fois répétée ? Pourquoi ces projets, présentés comme une rupture, n’ont-ils pas été réalisés il y a 20 ou 30 ans, alors que la pression démographique était déjà connue ?

L’Extrême-Nord, région marginalisée, a longtemps été le parent pauvre des investissements publics. La priorité donnée aujourd’hui, sous la pression de l’urgence sécuritaire et humanitaire, ne peut effacer des décennies de négligence. Le discours officiel qui attribue ces progrès à la « vision du Chef de l’État » omet commodément que cette même vision a présidé aux longues années de sous-équipement qui ont conduit à la situation actuelle.

L’engagement de la CAMWATER est louable, mais il intervient dans un contexte où le retard à combler est tel que chaque nouveau forage ne semble être qu’une goutte d’eau dans un océan de besoins. La vraie mesure du succès ne sera pas la cérémonie d’inauguration, mais la capacité à garantir un débit constant et une eau de qualité dans les décennies à venir, sans que les populations ne retombent dans les mêmes pénuries dans cinq ans.

L’espoir est permis pour les bénéficiaires de ces nouveaux ouvrages. Mais il doit être tempéré par le souvenir de toutes les promesses non tenues et par la conscience que, pour beaucoup dans l’Extrême-Nord, le chemin vers l’eau potable reste long et poussiéreux. Un seul chantier, aussi médiatisé soit-il, ne suffit pas à laver 43 ans d’immobilisme.

Emmanuel Ekouli

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