Bamako, Niamey, Ouagadougou. Dans un geste de défiance sans précédent, les ministres de la Justice du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont conjointement annoncé, ce mardi, leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Une décision radicale justifiée par l’accusation cinglante d’un instrument de justice devenu un « outil de répression dirigé exclusivement contre les pays africains ». En parallèle, l’Alliance des États du Sahel (AES) a dévoilé le projet ambitieux de créer sa propre Cour pénale sahélienne des droits de l’homme (CPS-DH). Une double annonce qui sonne comme un acte d’émancipation judiciaire et un camouflet pour une institution internationale dont la crédibilité est de plus en plus ouvertement contestée.

La justification avancée par le général de division Mohamed Toumba, Premier ministre nigérien par intérim, frappe par sa clarté et sa virulence. Elle ravive le vieux contentieux entre l’Afrique et la Cour de La Haye, souvent perçue comme le bras judiciaire d’un ordre mondial inéquitable. Le procès en partialité qui lui est fait n’est pas nouveau, mais il prend un relief particulier sur fond de génocide Palestinien. Alors que la CPI est régulièrement saisie de situations en Afrique, souvent à la demande des États eux-mêmes, comme elle l’a rappelé pour réfuter les accusations, son apparente frilosité à engager des poursuites claires et conséquentes contre les dirigeants israéliens pour des crimes présumés commis contre le peuple palestinien est brandie comme l’exemple ultime d’un système à géométrie variable.

Ce « deux poids, deux mesures » est au cœur du ressentiment africain. D’un côté, une diligence certaine pour poursuivre des chefs d’État africains ; de l’autre, une prudence, perçue comme de la complaisance, dès qu’il s’agit de puissances occidentales ou de leurs alliés. Le contraste est saisissant et alimente la narrative d’une justice sélective, où la souveraineté des uns est négociable tandis que celle des autres reste inviolable. Le retrait sahélen n’est donc pas un isolement, mais une réponse politique à ce qu’ils considèrent comme une injustice systémique.

En réponse à cette défiance, l’AES propose une solution régionale : la création d’une Cour pénale sahélienne des droits de l’homme. Cette instance, adossée à une prison de haute sécurité, aurait pour mandat de juger les crimes internationaux et le terrorisme. Pour ses promoteurs, il s’agit de se réapproprier leur destin judiciaire en se dotant d’un instrument adapté aux défis sécuritaires spécifiques de la région. Pour ses détracteurs, c’est une manœuvre habile permettant aux juntes au pouvoir de se soustraire à d’éventuelles poursuites internationales pour exactions commises dans leur lutte contre les groupes jihadistes.

La CPI a immédiatement rappelé que son mandat sur les enquêtes en cours, notamment au Mali, resterait valide malgré le retrait. Mais le symbole est extrêmement puissant. Le départ de trois États clés de la région sahélienne porte un coup dur à la légitimité universelle que la Cour tente de incarner.

Au-delà du Sahel, cette décision résonne comme un avertissement. Elle expose une fracture béante dans le système de justice international et son incapacité à incarner une impartialité incontestable. La création d’une cour régionale concurrente pose une question fondamentale : l’avenir de la justice internationale passe-t-il par une centralisation à La Haye ou par la multiplication de juridictions régionales ? Alors que les crimes se déroulent en direct sous nos yeux, en Palestine et ailleurs, la crédibilité de la justice ne se mesure pas à ses statuts, mais à son courage et à son équité. Un courage que l’Afrique, visiblement, ne compte plus attendre de l’extérieur.

Emmanuel Ekouli

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