Elles sont là, quotidiennes, insidieuses, parfois spectaculaires, souvent tues. Les violences basées sur le genre (VBG) traversent le Cameroun comme une plaie ouverte que l’on refuse de nommer. Dans les zones de conflit comme dans les communautés autochtones marginalisées, elles frappent sans distinction, révélant les failles d’un système qui peine à protéger, à écouter, à réparer.

Cet article de Baltazar ATANGANA et de Monique Daokai, spécialistes genre/VBG, propose une plongée lucide dans une réalité trop souvent reléguée au rang de fatalité culturelle, alors qu’elle exige une réponse politique, sociale et humaine à la hauteur de son urgence.
Une réalité multiforme, enracinée et banalisée
Les VBG englobent les violences physiques, sexuelles, psychologiques, économiques et institutionnelles subies en raison du genre. Dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Extrême-Nord, les conflits armés et les déplacements forcés ont exacerbé les risques pour les femmes, les filles, mais aussi pour les hommes perçus comme déviants ou vulnérables.

Le viol y est utilisé comme arme de guerre, les mariages précoces explosent, et les femmes déplacées se retrouvent souvent sans recours face à l’exploitation sexuelle ou domestique.
Selon les données du ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille, plus de 60 % des femmes camerounaises ont subi une forme de violence au cours de leur vie. Mais ces chiffres sont largement sous-estimés : la peur de parler, la honte, le manque de confiance dans les institutions judiciaires et médicales, ainsi que la normalisation sociale de certaines violences rendent le phénomène difficile à quantifier. À cela s’ajoute une invisibilisation des violences masculines subies, notamment chez les jeunes garçons victimes d’abus dans les milieux scolaires ou religieux.

Des communautés autochtones en proie à une violence silencieuse

Au sein des communautés dites autochtones, notamment les peuples pygmées Baka, Bagyeli ou Bedzang, les violences basées sur le genre prennent une tournure particulièrement alarmante. Marginalisées historiquement, souvent privées d’accès aux services sociaux de base, ces populations subissent une double peine : celle de l’exclusion structurelle et celle de la violence intime.
Les femmes y sont exposées à des formes de domination patriarcale exacerbées, où les violences conjugales, les viols collectifs, les mariages précoces et les féminicides se multiplient dans un silence quasi total. Les mécanismes traditionnels de régulation sociale, autrefois garants d’un équilibre communautaire, sont fragilisés par l’érosion culturelle, la pauvreté extrême et l’alcoolisation massive des hommes.

L’essor des alcools frelatés, souvent vendus à bas prix dans les zones forestières ou périphériques, alimente une spirale de violence. Les hommes, désœuvrés, exclus des circuits économiques formels, sombrent dans une dépendance qui se traduit par des comportements agressifs, des passages à l’acte violents et une perte de repères. Les femmes, quant à elles, sont les premières victimes de cette dérive, sans recours ni protection.

Des mécanismes de protection encore fragiles et inégalitaires

Le Cameroun a ratifié plusieurs conventions internationales, dont la CEDEF et le Protocole de Maputo. Des lois existent, comme l’article 276 du Code pénal qui sanctionne le viol, ou l’article 297 qui traite des violences conjugales. Mais leur application reste inégale, et les victimes se heurtent à des obstacles multiples : procédures longues et coûteuses, stigmatisation sociale, corruption, absence de structures d’accueil adaptées, et parfois même la complicité passive des forces de l’ordre.
Dans les zones rurales, les femmes victimes de violences doivent souvent parcourir des dizaines de kilomètres pour accéder à un centre de santé ou à un poste de gendarmerie. À Maroua, certaines fuient la nuit pour échapper à des conjoints violents, sans savoir où aller. À Buea, des étudiantes dénoncent des violences sexuelles dans les campus, mais les procédures disciplinaires internes restent opaques. À Bertoua, des adolescentes sont mariées de force sous couvert de tradition, avec la bénédiction tacite des autorités locales.

Une mobilisation citoyenne en germe, mais encore marginale

Face à cette réalité, des voix s’élèvent. Des collectifs féminins, des artistes, des juristes, des enseignants s’engagent pour briser le silence. Des campagnes comme « Brisons le silence », « #StopVBG » ou « Une voix pour elles » ont permis de sensibiliser des milliers de jeunes. Dans certaines écoles, des clubs de parole sont mis en place pour prévenir les violences dès le plus jeune âge. Des radios communautaires diffusent des témoignages et des conseils juridiques. Des ONG locales comme ALVF, Horizons Femmes ou Women in Alternative Action mènent un travail de terrain admirable, souvent avec des moyens dérisoires.

Mais la lutte contre les VBG ne peut reposer uniquement sur les épaules des victimes ou des militants. Elle exige une volonté politique claire, des budgets dédiés, une réforme des pratiques judiciaires, une formation systématique des magistrats, des policiers, des enseignants, et une éducation à l’égalité dès l’enfance. Elle exige aussi que les hommes s’engagent, non pas en sauveurs, mais en alliés lucides et responsables.

Au-delà des 16 jours : institutionnaliser, pérenniser, transformer

Chaque année, les « 16 jours d’activisme contre les violences faites aux femmes » mobilisent des acteurs publics et privés autour de campagnes de sensibilisation. Mais cette mobilisation, bien que nécessaire, reste trop ponctuelle, trop événementielle. Elle ne suffit pas à enrayer une violence qui, elle, ne connaît ni trêve ni calendrier.
Il est temps d’institutionnaliser ces 16 jours comme un pilier de l’agenda national, avec des engagements budgétaires, des indicateurs de suivi, des actions coordonnées entre ministères, collectivités, écoles et médias. Il est temps surtout d’aller au-delà : inscrire la lutte contre les VBG dans les politiques publiques de santé, d’éducation, de justice, d’aménagement du territoire. Intégrer la prévention dans les curricula scolaires, former les leaders communautaires, renforcer les dispositifs d’alerte et de prise en charge.
La mémoire des femmes assassinées, des filles violées, des enfants traumatisés ne peut se contenter de slogans annuels. Elle appelle une transformation structurelle, une réparation collective, une vigilance permanente.
Pour une société qui protège, écoute et répare
Les violences basées sur le genre ne sont pas une fatalité culturelle. Elles sont le produit de rapports de pouvoir, de silences institutionnalisés et d’une tolérance sociale qu’il faut déconstruire. Le Cameroun ne pourra prétendre à une paix durable, à une cohésion nationale sincère, tant que des milliers de ses citoyennes et citoyens vivront dans la peur, la honte ou l’impunité.

Il est temps de faire des VBG une priorité nationale. Non pas par effet de mode, mais par exigence de justice. Il est temps de reconnaître que chaque femme battue, chaque fille violée, chaque garçon humilié, chaque silence imposé est une blessure infligée à la République elle-même.

La mémoire collective ne peut se construire sur des silences complices. Elle doit s’écrire avec les voix de celles et ceux qui ont survécu, résisté, parlé. Et avec l’engagement de celles et ceux qui refusent de détourner le regard.

Baltazar ATANGANA et Monique DAOKAI

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