Paris, 25 septembre 2025. Ce jeudi, la justice française a infligé une peine de cinq ans de prison ferme à Nicolas Sarkozy pour « association de malfaiteurs », un verdict historique qui scelle judiciairement le destin d’un ancien président. Mais au-delà du sort d’un homme, ce jugement lève un coin de voile sur une tragédie bien plus grande : l’enterrement, par la force des armes et des intrigues, d’un projet de souveraineté et de prospérité pour l’Afrique, incarné par le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi.
Alors que l’ancien chef de l’État, impassible, quittait le tribunal après l’annonce de sa condamnation, c’est toute l’ombre portée de la Libye qui planait sur la salle d’audience. Les faits pour lesquels il a été jugé – des soupçons de financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007 – ne sont que la partie émergée d’un iceberg de relations troubles. Pour de nombreux observateurs sur le continent africain, ce verdict sonne comme une forme de justice rétroactive, non seulement pour des malversations financières, mais pour un enchaînement fatal dont l’Afrique paie encore le prix.
Le cœur de l’affaire repose sur des flux d’argent suspectés provenir du régime de Kadhafi. Or, en 2011, Nicolas Sarkozy fut l’un des artisans les plus fervents de l’intervention militaire en Libye, aboutissant à la chute et à la mort atroce du guide libyen. Une coïncidence troublante que l’on ne peut plus ignorer : l’homme qui aurait potentiellement bénéficié de fonds libyens est le même qui a poussé pour la destruction de ce même État. Cette contradiction mortelle n’est pas passée inaperçue à Bamako, à Ouagadougou ou à Pretoria.
Car Mouammar Kadhafi, personnage controversé, portait à l’époque un projet panafricain ambitieux. Il était le principal moteur de la création de l’Union africaine en 2002, rêvant de fédérations régionales fortes. Son idée la plus concrète, et sans doute la plus redoutée par les puissances occidentales, était la mise en place de trois institutions financières révolutionnaires : la Banque africaine d’investissement, destinée à financer les grands projets d’infrastructures ; le Fonds monétaire africain, pour libérer le continent de la tutelle du FMI ; et surtout, une Banque centrale africaine avec, pour horizon, une monnaie unique, le « dinar-or », adossée aux immenses ressources naturelles de l’Afrique.
Ce projet visait une indépendance économique radicale, une émancipation définitive de la dépendance vis-à-vis de l’Occident et de ses conditionnalités. La mort de Kadhafi et le chaos libyen qui s’ensuivit ont sonné le glas de cette vision. Les documents fondateurs sont restés lettre morte, les espoirs se sont évaporés.
Aujourd’hui, l’Afrique subit les conséquences de ce naufrage. L’instabilité chronique au Sahel, nourrie par la prolifération d’armes depuis la Libye démantelée, et le maintien d’une économie vulnérable aux chocs extérieurs, sont les héritages amers de 2011. La condamnation de Nicolas Sarkozy, si elle ne mentionne pas directement ces conséquences géopolitiques, résonne comme un aveu judiciaire des liens obscurs qui ont pu précipiter cette débâcle.
En envoyant un ancien président en prison pour des faits liés à la Libye, la justice française, peut-être sans le vouloir, assume une part de responsabilité dans la chaîne des événements. Elle valide, a posteriori, la thèse d’une relation toxique et mortifère entre le pouvoir français et le régime libyen. Pour l’Afrique, ce jugement est une cruelle piqûre de rappel : le rêve kadhafien d’unité et d’indépendance a été brisé, et avec lui, une chance historique de sortir de la misère. La prison pour Sarkozy est une sanction pénale ; pour le continent, c’est le rappel douloureux d’un avenir volé.
Emmanuel Ekouli
