Alors que la campagne pour la présidentielle du 12 octobre a officiellement débuté, le Cameroun vit un moment de surréalisme absolu, une pantalonnade qui résume à elle seule quatre décennies de mépris et d’opacité. Le président sortant et candidat à sa propre succession, Paul Biya, 92 ans, 43 ans au pouvoir, est porté disparu. Absent du territoire national, officiellement « en Suisse pour un séjour privé », tandis que son pays s’engage dans un processus électoral censé décider de son avenir.
Le silence du palais d’Étouda est assourdissant. L’homme qui incarne le pouvoir depuis plus de deux générations, dont le portrait orne encore tous les bâtiments publics, s’est volatilisé au moment le plus crucial. Ses partisans, si prompts à marteler que l’élection présidentielle est un « rendez-vous entre un homme et son peuple », sont aujourd’hui muets, ou presque. Leur champion, leur « candidat-projet », est introuvable. Le roi est nu, et son absence crie plus fort que tous les slogans.
Cette disparition n’est pas une simple anecdote. C’est le symptôme d’un système pourri jusqu’à la moelle, d’une monarchie républicaine qui ne prend même plus la peine de jouer la comédie. Pendant que le président est en villégiature helvétique, ce sont ses vassaux – ministres, directeurs généraux d’entreprises publiques, hauts fonctionnaires – qui parcourent le pays pour une campagne-spectre. Ils brandissent des portraits, promettent au nom d’un absent, utilisent les ressources de l’État pour servir les intérêts d’un homme invisible. La République n’a plus de chef ; elle n’a plus qu’une cour qui tente désespérément de prévenir l’effondrement de son monde.
La question n’est plus de savoir si M. Biya est en mesure de gouverner, ni même de conduire une campagne. Elle est désormais : comment ce pouvoir, privé de son pilier unique, compte-t-il « gagner » ? La réponse est inscrite dans l’histoire récente du pays : par la fraude massive, la intimidation et le hold-up électoral. En l’absence du candidat, la machine administrative, clientéliste et sécuritaire est lâchée pour produire un résultat, quel qu’il soit. Le scrutin n’est qu’une formalité, une mascarade dont l’issue est écrite à l’avance dans les bureaux du parti-Etat.
Mais cette fois, les Camerounais sont décidés. Trop, c’est trop. L’humiliation a atteint son paroxysme. Voir une campagne menée par des procurants pour un absent, avec l’argent du contribuable, alors que les hôpitaux sont en lambeaux, les écoles s’effondrent et la jeunesse croupit dans le désœuvrement, est une insulte au peuple camerounais. C’est une moquerie qui ne passera pas. La colère, longtemps contenue, gronde. Elle n’est plus seulement dans les discours de l’opposition ; elle est dans le regard des vendeurs de rues, des motos-taxis, des paysans et des diplômés chômeurs.
Le pouvoir joue avec le feu en pensant que le scénario de 2018, marqué par une participation contrainte et des résultats contestés, peut se répéter. Il se trompe. L’absence du président est le signe ultime de son dédain pour les institutions et pour le peuple. Elle sonne le glas d’une ère et révèle la vacance abyssale du pouvoir.
Le 12 octobre ne sera pas une élection. Ce sera un test de vérité pour le Cameroun. Soit la nation accepte une fois de plus cette tragique farce et la descente aux enfers qui suivra, soit elle se dresse pour dire, d’une seule voix : ça ne passera pas. Le peuple camerounais mérite mieux qu’un fantôme à sa tête et une clique de courtisans pour le gouverner. L’heure du réveil a sonné.
Emmanuel Ekouli
