Yaoundé. – L’annonce a été saluée avec un optimisme de circonstance dans les couloirs du ministère de l’Eau et de l’Énergie. L’Union européenne débloque une enveloppe de 59,1 millions d’euros, soit près de 38,7 milliards de FCFA, destinée à « améliorer l’accès à l’électricité » au Cameroun. Un projet ambitieux qui vise à électrifier 687 communautés rurales, à moderniser des réseaux vétustes et à développer les énergies renouvelables. Pourtant, derrière les communiqués officiels et les poignées de mains photographiées, une question lancinante persiste parmi les citoyens et les observateurs : à quoi serviront réellement ces financements, alors que le pays semble s’enfoncer chaque année un peu plus dans une crise énergétique chronique ?
Sur le papier, l’initiative est plus que louable. Elle cible le cœur du problème : le fossé abyssal qui sépare les villes des campagnes. Selon les chiffres, le taux d’électrification en zone urbaine avoisine les 90%, laissant pour compte une population rurale dont seulement une personne sur quatre a accès au précieux courant. Ce nouveau financement de l’UE, s’inscrivant dans le cadre plus large de la transition énergétique en Afrique, promet donc de combler cette injustice criarde. L’objectif est de déployer des mini-réseaux solaires, de réhabiliter des infrastructures et, in fine, d’offrir des perspectives de développement à des milliers de Camerounais.
Un sentiment de déjà-vu
Mais c’est précisément cette promesse qui suscite un scepticisme teinté d’amertume. Le Cameroun, doté d’un potentiel hydroélectrique immense et d’un ensoleillement généreux, est un habitué des annonces de financements internationaux pour son secteur énergétique. Pourtant, le résultat sur le terrain peine à convaincre. Les délestages rythment toujours la vie des entreprises et des ménages, même dans la capitale économique, Douala. Les coupures intempestives paralysent l’activité économique, grèvent la compétitivité des industries et dégradent la qualité de vie. Dans les hôpitaux, les établissements scolaires et les petites entreprises, l’absence d’une alimentation stable est un frein quotidien au progrès.
Alors, que sont devenus les milliards précédemment alloués ? Les projets antérieurs, souvent émaillés de retards et d’opacité dans leur gestion, n’ont pas réussi à enrayer la crise. La centrale à gaz de Kribi, les multiples projets de barrages… autant d’initiatives qui, malgré les fonds investis, n’ont pas encore apporté la solution miracle. Cette nouvelle manne financière, aussi importante soit-elle, se heurte donc à une défiance légitime. La population, échaudée, se demande si ces 38,7 milliards de FCFA ne vont pas simplement rejoindre le gouffre sans fond des bonnes intentions, sans impact tangible sur sa vie quotidienne.
Au-delà de l’argent, la gouvernance
La vraie question n’est donc pas celle du montant, mais celle de sa gestion et de la stratégie globale. L’argent est un moyen, pas une fin en soi. Les bailleurs de fonds, comme l’UE, insistent de plus en plus sur la transparence, le suivi et l’efficacité. Mais le défi majeur réside dans la capacité de l’État camerounais à créer un environnement propice. Cela implique une réforme en profondeur du secteur, une lutte acharnée contre la corruption, une maintenance efficace des infrastructures et une planification à long terme qui dépasse les simples effets d’annonce.
L’électrification des zones rurales est une noble bataille, mais elle ne peut être gagnée si, dans le même temps, le réseau national centralisé continue de montrer des signes de faiblesse. Le Cameroun a un besoin urgent d’une vision énergétique cohérente et intégrée, où chaque financement, qu’il soit national ou international, s’inscrit dans une feuille de route claire et exécutée avec rigueur.
L’allocation de 59,1 millions d’euros de l’UE est une opportunité. Elle pourrait constituer une réelle bouffée d’oxygène pour des centaines de milliers de Camerounais privés d’électricité. Mais pour que cet espoir ne soit pas une nouvelle fois déçu, il faudra plus que des signatures sur des conventions. Il faudra de la transparence, de la redevabilité et une volonté politique inébranlable de sortir le pays de l’obscurité. La balle est désormais dans le camp des autorités camerounaises. Le temps des promesses est révolu ; celui des résultats est attendu.
Emmanuel Ekouli
