Selon les chiffres d’Eco Business, la richesse totale du Cameroun a connu une progression spectaculaire, passant de 311 à 553 milliards de dollars entre 1995 et 2020. Une performance macroéconomique qui, sur le papier, devrait annoncer une ère de prospérité partagée. Pourtant, cette croissance masque une réalité bien plus sombre : celle d’un appauvrissement généralisé de la majorité des Camerounais. Alors que la nation s’enrichit, le citoyen ordinaire, lui, s’enfonce dans la précarité. Ce paradoxe n’est pas le fruit du hasard, mais le symptôme d’un système où la richesse ne profite qu’à une caste privilégiée, l’entourage du pouvoir.
Une croissance en trompe-l’œil
Le véritable indicateur du bien-être, la richesse par habitant, a en réalité reculé de 11 % sur la même période. Cette baisse est la preuve irréfutable que l’explosion de la richesse nationale n’a pas ruisselé vers le bas. Le léger rebond du PIB par habitant, atteignant 1 467 dollars en 2024, ne change rien à l’affaire : il reste anémique et ne compense pas le déclassement vécu par les populations. Comment expliquer un tel décalage ?
La réponse se niche peut-être dans la grille d’analyse de la Banque mondiale, qui distingue quatre types de capital : le capital humain, le capital produit (infrastructures, industries), le capital naturel (forêts, minerais, pétrole) et le capital financier.
Le pillage organisé des capitaux
Le Cameroun est assis sur une mine d’or de capital naturel. Pourtant, l’exploitation de ces ressources – pétrole, bois, minerais – est souvent opacée, contrôlée par des sociétés dont les bénéfices échappent au trésor public et profitent à une minorité. Les contrats opaques et les concessions attribuées de gré à gré à des proches du régime drainent des milliards qui n’alimentent pas la richesse collective mais des fortunes privées, souvent offshore.
Le capital produit, lui, se matérialise par de grands projets d’infrastructures, régulièrement présentés comme des preuves de modernisation. Mais à y regarder de plus près, ces mégaprojets, souvent surdimensionnés et surfacturés, deviennent des sources de rentes colossales pour les initiés. Ils alourdissent la dette publique, que le contribuable camerounais devra rembourser, sans que leur impact sur l’économie réelle ne soit à la hauteur des investissements consentis.
Enfin, le capital humain, le plus précieux, est négligé. Le système de santé est exsangue, l’école publique se délabre et le chômage des jeunes bat des records. La majorité des Camerounais sont exclus des opportunités économiques, condamnés à une économie de survie dans un secteur informel précaire, tandis qu’une poignée d’héritiers du système accapare les postes de commande et les marchés juteux.
La captation de la richesse par l’élite
Ce modèle économique n’est pas défaillant ; il est efficacement conçu pour concentrer la richesse. L’écart abyssal entre la croissance du gâteau national et l’appauvrissement des citoyens démontre que la valeur créée est systématiquement extraite et détournée. Elle ne sert pas à investir dans l’avenir du pays, mais à alimenter le train de vie et les comptes bancaires de « la classe gouvernante et les amis de Paul Biya », pour reprendre l’expression courante.
En conclusion, les chiffres macroéconomiques camerounais sont un leurre. Ils racontent l’histoire d’un pays potentiellement riche, mais cachent le drame d’un peuple qui s’appauvrit. Tant que la gouvernance restera verrouillée par des intérêts privés et que la redistribution ne sera pas une priorité, la véritable richesse du Cameroun continuera de s’exiler dans les paradis fiscaux, loin des regards et loin du peuple qui la génère. Le pays s’enrichit, oui, mais malheureusement pas les Camerounais.
Emmanuel Ekouli
