En Afrique de l’Ouest, la transition verte est souvent pensée en termes technologiques, macroéconomiques ou institutionnels. Pourtant, elle repose sur des dynamiques locales où les femmes jouent un rôle central, quoique invisibilisé. Cet article de Baltazar Atangana, expert en genre certifié en transition écologique, propose une lecture stratégique de l’articulation entre genre et écologie, en s’appuyant sur des données récentes et des initiatives concrètes. Il plaide pour une refonte des politiques climatiques et économiques, afin de reconnaître les femmes non comme bénéficiaires périphériques, mais comme actrices structurantes de la durabilité.
Invisibles mais indispensables : l5es femmes au cœur des pratiques écologiques
Dans les zones rurales d’Afrique de l’Ouest, les femmes assurent plus de 70 % des activités agricoles de subsistance, gèrent les ressources hydriques domestiques et pilotent des formes d’économie circulaire informelle (CEDEF, 2025). Elles sont les premières à subir les effets du changement climatique — épuisement des sols, raréfaction de l’eau, instabilité des rendements — mais aussi les premières à y répondre par des pratiques résilientes : compostage, diversification des cultures, reboisement communautaire.
Pourtant, leur accès aux financements verts reste marginal. Moins de 10 % des fonds climatiques distribués dans la région atteignent des initiatives portées par des femmes, selon une étude conjointe CEDEF–AfDB (2025). Ce paradoxe révèle une fracture structurelle : les femmes sont au cœur des solutions locales, mais absentes des dispositifs institutionnels censés les soutenir.
Cette marginalisation se double d’une invisibilité dans les instances de gouvernance environnementale. En 2024, moins de 15 % des sièges dans les comités nationaux de pilotage climatique étaient occupés par des femmes dans les pays du Sahel (Observatoire Genre et Climat, 2024). Ce déficit de représentation empêche une prise en compte fine des réalités locales, notamment celles liées à la gestion communautaire des ressources naturelles.
Entrepreneuriat vert et barrières systémiques
Des programmes comme Solar Sister au Nigéria ou M’Bene Green au Sénégal montrent que l’autonomisation économique des femmes dans les secteurs verts peut générer des transformations profondes. En 2024, Solar Sister avait permis à plus de 6 000 femmes de devenir entrepreneures solaires, améliorant l’accès à l’énergie dans des zones rurales tout en renforçant leur pouvoir économique (Solar Sister, 2024). Mais ces succès restent ponctuels, souvent dépendants de financements internationaux instables et rarement intégrés aux politiques nationales.
Les obstacles sont multiples : normes sociales sexistes, absence de garanties foncières, faible accès aux compétences techniques. Une enquête menée au Burkina Faso en 2023 révélait que seulement 19 % des femmes rurales avaient accès à des formations en agroécologie ou en énergies renouvelables, contre 44 % des hommes dans les mêmes zones (Ministère de l’Environnement du Burkina Faso, 2023). Ce déficit de capacitation compromet leur insertion dans les chaînes de valeur écologiques, alors même qu’elles en assurent les fondations informelles.
À cela s’ajoute une inadéquation des dispositifs financiers. Les critères d’éligibilité aux fonds verts ignorent souvent les réalités des entrepreneures rurales : absence de garanties bancaires, faiblesse des réseaux formels, complexité des procédures. Or, selon une étude du Réseau Climat et Genre (2025), 62 % des femmes engagées dans des activités écologiques informelles déclarent avoir abandonné un projet faute de financement adapté.
Pour une transition verte réellement inclusive
La transition verte, telle qu’elle est formulée dans les arènes institutionnelles, souffre d’un biais structurel : elle se pense en silos, s’adosse à des logiques technocratiques, et relègue les dynamiques sociales à des notes de bas de page. Or, en Afrique de l’Ouest, toute stratégie écologique qui ignore les rapports de genre court le risque de l’inefficacité systémique. Il ne s’agit pas d’ajouter les femmes à la marge d’un dispositif déjà conçu, mais de reconnaître que leur présence, leur savoir, leur rôle dans les économies locales et les pratiques de résilience sont déjà constitutifs de l’écologie vécue.
Revoir les critères d’éligibilité aux financements climatiques, garantir une représentation féminine dans les instances de gouvernance environnementale, déployer des programmes de formation ciblés : ces mesures ne relèvent pas d’un supplément d’âme, mais d’une correction stratégique. Car les femmes ne sont pas des bénéficiaires périphériques — elles sont les vectrices silencieuses d’une écologie territoriale, informelle, souvent non monétisée, mais profondément efficace. Ce sont elles qui, au quotidien, réparent les sols, gèrent l’eau, adaptent les cultures, innovent dans les usages. Ce sont elles qui, sans discours, pratiquent la durabilité.
Ignorer cette réalité, c’est condamner la transition verte à rester une promesse abstraite, un exercice de style sans prise sur les territoires. Il ne suffit pas de « féminiser » les politiques climatiques : il faut les refonder à partir des pratiques, des savoirs et des contraintes que les femmes portent. Il faut passer d’une écologie de laboratoire à une écologie habitée — par les corps, les mémoires, les solidarités, les urgences locales. C’est là que se joue la durabilité réelle, celle qui ne dépend pas d’un financement ponctuel ou d’un indicateur, mais d’une capacité collective à transformer les vulnérabilités en leviers d’action.
Baltazar Atangana
