Dans une décision présentée comme historique, le gouvernement camerounais a mandaté la société américaine Bloomfield Investment Corporation pour attribuer une notation souveraine libellée en franc CFA. Cette initiative, une première pour le pays, vise à affirmer la crédibilité du Cameroun sur la scène financière régionale et au-delà. Si l’objectif affiché est de séduire les investisseurs et d’alléger la charge de la dette, les experts alertent sur le fait que cette stratégie, aussi louable soit-elle, pourrait se transformer en un redoutable boomerang si elle n’est pas parfaitement maîtrisée.

Une ambition légitime face à des défis pressants

La démarche de Yaoundé s’inscrit dans une logique économique apparente. En obtenant une bonne notation, le Cameroun espère envoyer un signal fort aux marchés. L’objectif est triple : renforcer sa crédibilité, attirer davantage d’investisseurs africains souvent frileux face à l’absence d’évaluation standardisée, et diversifier ses sources de financement au-delà des créanciers traditionnels.

Cette stratégie est également motivée par une échéance cruciale : le remboursement d’un eurobond de 750 millions de dollars prévu en novembre 2025. Une notation élevée pourrait en effet permettre à l’État de contracter de nouveaux emprunts à des taux plus avantageux, facilitant ainsi le refinancement de cette dette et soulageant les finances publiques. Sur le papier, le calcul est séduisant.

Le risque du miroir aux alouettes : quand la transparence se retourne contre son auteur

Cependant, cette quête de crédibilité repose sur un postulat périlleux : celui d’une évaluation nécessairement positive. Or, l’agence Bloomfield, en toute indépendance, va passer au crible l’ensemble de l’économie camerounaise. Et le tableau comporte des ombres que les investisseurs connaissent, mais qu’une notation officialisera de manière froide et comparative.

« Une notation n’est pas une récompense, c’est un diagnostic », rappelle un analyste financiariste basé à Douala, sous couvert d’anonymat. « Si Bloomfield met en lumière les vulnérabilités persistantes – une dépendance aux matières premières, les tensions sécuritaires dans certaines régions, les lourdeurs administratives, ou un niveau d’endettement déjà préoccupant – la note pourrait être décevante, voire mauvaise. Au lieu d’attirer les investisseurs, le gouvernement leur offrirait un argument officiel pour fuir. »

Le but recherché – la confiance – se transformerait alors en un sévère revers de crédibilité. Une note médiocre aurait un effet immédiat et concret : elle renchérirait le coût des futurs emprunts, car les créanciers exigeraient une prime de risque plus élevée. L’opération qui devait faciliter le remboursement de l’eurobond de 2025 pourrait ainsi, dans le pire des scénarios, alourdir considérablement la facture.

La dépendance et la perte de souveraineté narrative

Un autre risque réside dans la dépendance créée vis-à-vis de l’opinion d’un acteur externe. En s’engageant dans le jeu des notations, le Cameroun accepte que sa politique économique soit, en partie, jugée par des standards internationaux sur lesquels il a peu de prise. Une dégradation future de la note, même mineure, pourrait déclencher une défiance en chaîne et contraindre le gouvernement à adopter des politiques d’austérité impopulaires sous la pression des marchés.

Une promesse à double tranchant

L’initiative du Cameroun est courageuse. Elle démontre une volonté de s’insérer dans les circuits financiers modernes. Pourtant, elle illustre parfaitement comment un but souhaité – en l’occurrence, une meilleure intégration financière – peut se muer en piège si les fondamentaux ne sont pas solidement arrimés.

La notation souveraine n’est pas une fin en soi, mais le reflet d’une réalité économique. En dévoilant ce reflet sans fard, le Cameroun joue son crédit. Le succès de cette opération ne se mesurera pas à l’obtention du précieux sésame, mais à la capacité du pays à transformer en profondeur son économie pour mériter, et surtout conserver, la confiance qu’il est allé chercher. Dans le grand théâtre de la finance internationale, la lumière crue des projecteurs peut autant sublimer un acteur qu’en révéler les faiblesses. Le Cameroun vient de monter sur les planches. Le spectacle ne fait que commencer.

Emmanuel Ekouli

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *