Après une période d’accalmie, le financement bancaire de l’État camerounais affiche une nette progression. Selon les données de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), les créances nettes des établissements de crédit sur le Cameroun ont atteint 2 147,6 milliards de FCFA en mai 2025, avant de se stabiliser à un niveau toujours élevé de 2 087,8 milliards en juin. Cette remontée, après une baisse observée les mois précédents, souligne la persistance des besoins de trésorerie publics et le rôle pivot du secteur bancaire dans leur couverture, un phénomène qui suscite des appels à la vigilance.
Une hausse portée par le financement des déficits publics
Cette augmentation s’explique principalement par deux facteurs interdépendants. D’une part, l’État continue de faire face à des besoins persistants de financement. La mise en œuvre de projets d’infrastructures, couplée à des contraintes budgétaires, maintient une pression sur la trésorerie publique, nécessitant un recours régulier aux liquidités disponibles dans l’économie.
D’autre part, cette dynamique a été alimentée par le succès des émissions de titres publics sur le marché sous-régional. Le Cameroun a activement levé des fonds sur le marché financier de la CEMAC, via des émissions d’obligations assimilables du Trésor (OAT) et d’autres instruments de dette souveraine. Les banques commerciales, principales souscriptrices de ces titres, ont ainsi accru leurs expositions sur l’État. Cette forte demande de la part des établissements bancains témoigne à la fois de la liquidité disponible dans le système et de la perception du risque souverain camerounais comme étant maîtrisé à court terme.
La BEAC : un constat en demi-teinte
La Banque Centrale note et valide le rôle clé des banques dans le circuit de financement de l’économie. En absorbant une part significative de la dette publique, elles permettent à l’État de poursuivre ses investissements et de faire face à ses échéances, jouant ainsi un rôle de stabilisateur économique.
Cependant, cet accompagnement ne se fait pas sans réserves. La BEAC émet de sérieuses recommandations de prudence, mettant en garde contre l’accumulation du risque souverain. Ce risque, qui désigne la possibilité qu’un État ne puisse honorer ses dettes, représente une menace directe pour la stabilité du système financier national. Si une banque détient une trop grande part de ses actifs en créances d’État, une restructuration de la dette ou un défaut de paiement, même partiel, pourrait l’affaiblir considérablement et provoquer un effet domino.
Cette concentration des actifs bancaires sur un seul débiteur, fût-il l’État, réduit également la capacité des banques à accorder des crédits au secteur privé, notamment aux entreprises et aux particuliers. Ce phénomène, connu sous le nom d’« éviction » du secteur privé, pourrait, à terme, freiner la croissance économique en privant les véritables moteurs de la création de richesses des financements nécessaires à leur développement.
Quelles perspectives ?
La légère baisse entre mai et juin pourrait indiquer une tentative de stabilisation, mais les niveaux restent préoccupants. La trajectoire future dépendra étroitement de la capacité du gouvernement à maîtriser son déficit budgétaire et à diversifier ses sources de financement, peut-être en attirant davantage d’investisseurs non bancaires, y compris internationaux.
Pour les établissements de crédit, l’injonction est paradoxale : continuer à soutenir l’activité économique tout en renforçant leur résilience. Elles devront impérativement diversifier leurs portefeuilles d’actifs et constituer des coussins de fonds propres suffisants pour se prémunir contre un choc souverain.
En conclusion, la récente hausse des créances nettes des banques sur l’État camerounais est le symptôme d’une économie sous tension. Si elle souligne le dynamisme du marché financier sous-régional, elle agit également comme un signal d’alarme. Le défi pour les autorités camerounaises et les institutions financières sera de trouver le juste équilibre entre le nécessaire financement des politiques publiques et la préservation indispensable de la santé à long terme du système bancaire.
Emmanuel Ekouli
