Obligation, patriotisme et contrôle : la nouvelle mesure du Ministère de la Communication et de la Culture qui fait grincer des dents. Tout artiste ou professionnel de la culture burkinabè se rendant à l’étranger devra désormais systématiquement informer les ambassades et consulats du Burkina Faso. Présentée comme un outil de protection et de rayonnement, cette directive suscite interrogations et débats sur la liberté de création et les véritables intentions des autorités.

Une consigne officielle pour « mieux coordonner »

La mesure est tombée par communiqué, sans préavis. Le ministre burkinabè de la Communication, de la Culture, des Arts et du Tourisme a officiellement exigé que tous les artistes et professionnels de la culture informent « systématiquement » les missions diplomatiques et consulaires du Burkina Faso dans leurs pays de destination lors de tout déplacement à l’étranger.

Selon le texte, cette procédure vise trois objectifs affichés : assurer une « meilleure coordination », « valoriser la présence culturelle burkinabè à l’international » et, point crucial, « garantir leur protection hors du territoire national ». Le ministre en appelle au « patriotisme » et à la « responsabilité » des acteurs culturels pour un « rayonnement harmonieux et efficace » de la culture nationale.

Protection ou fichage ? Les ambivalences d’une directive

Si la volonté de protéger les artistes, véritables ambassadeurs, dans un contexte international parfois complexe, est louable, la formulation « systématique » et le caractère obligatoire de la démarche interrogent. Pour ses défenseurs, il s’agit d’un filet de sécurité. Les missions diplomatiques pourront ainsi offrir un soutien logistique, assister un artiste en cas de problème et mieux promouvoir ses événements, évitant ainsi les initiatives dispersées et peu visibles.

Mais dans les coulisses du milieu culturel, des voix s’élèvent, plus sceptiques. Certains y voient un réflexe de contrôle étatique, une manière pour le gouvernement de tenir à l’œil les déplacements, les contacts et les prises de parole de ses artistes à l’étranger. « Se signaler, c’est se faire connaître, mais c’est aussi potentiellement se soumettre à un dispositif de surveillance », confie sous couvert d’anonymat un producteur basé à Ouagadougou. « Que se passera-t-il si un artiste omet de le faire ? Y aura-t-il des sanctions ? Le communiqué reste flou sur ce point. »

La liberté créatrice en question

La question centrale qui émerge est celle de l’indépendance des créateurs. L’art, par essence, est souvent un espace de libre expression, voire de critique. Certains craignent que cette obligation ne crée une forme d’autocensure, les artistes hésitant à participer à des événements ou à aborder des sujets sensibles de peur que leurs activités ne soient monitorées par la représentation nationale. Le risque est de voir la « diplomatie culturelle » se transformer en un instrument de politique étrangère au service d’un narratif étatique unique, étouffant la diversité des perspectives et la richesse des expressions artistiques.

Un patriotisme culturel sous conditions ?

L’appel au patriotisme place implicitement les artistes devant une responsabilité civique. Être un bon patriote, selon cette logique, c’est se plier à cette règle pour la gloire du pays. Cette injonction peut être perçue comme un chantage affectif, faisant peser sur les épaules des créateurs le poids du rayonnement national, au détriment parfois de leur liberté et de leurs intérêts propres.

Cette nouvelle règle, bien que justifiée par des motifs de sécurité et de coordination, ouvre un chapitre délicat dans la relation entre l’État burkinabè et sa communauté artistique. Elle pose une frontière ténue entre le soutien institutionnel et la supervision étatique. La balle est désormais dans le camp des artistes. Sa mise en œuvre et leur réaction détermineront si cette mesure deviendra un véritable levier pour la culture burkinabè ou une entrave discrète à sa libre expression. La communauté artistique et la société civile attendent maintenant des clarifications sur les modalités pratiques et les implications réelles de cette décision.

Kouatchoua Ghislaine Diane

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *