Douala, le 22 octobre 2025 – Alors que le pays retient son souffle dans l’attente des résultats de la présidentielle, le Préfet du Département du Wouri a pris une décision qui a jeté un froid dans l’agitation habituelle de la capitale économique. Par un arrêté signé hier, il restreint drastiquement la circulation des motos-taxis, ces artères vitales de Douala, sur la quasi-totalité de ses grandes artères dès ce mercredi 18h. Une mesure présentée comme un impératif de « sécurité post-électorale », mais que beaucoup perçoivent comme un étau sécuritaire destiné à museler toute velléité de contestation populaire.

La liste des quartiers concernés est vertigineuse et frappe au cœur de la vie des Doualais : New-Bell, Ndokoti, Yassa, Bonabéri, Bonamoussadi, Japoma, Kotto, Nyalla, Makepe, Bepanda, Mbangue… s’ajoutant aux zones déjà habituellement réglementées comme Bonanjo et Bali. L’interdiction, qui court de 18h à 6h du matin, est annoncée comme temporaire, mais son timing est plus qu’éloquent. Elle sera « systématiquement reconduite lors de la proclamation des résultats présidentiels et le jour de la prestation de serment du chef de l’État élu ».

Une paralysie programmée

Sur le terrain, la consternation est totale. La moto-taxi, surnommée « benskin », est bien plus qu’un simple moyen de transport ; elle est le poumon économique de millions de personnes, le lien indispensable entre les quartiers populaires et les centres d’activité. En la bannissant des principales voies à l’heure où les travailleurs regagnent leurs domiciles, c’est toute la ville que l’on condamne à la paralysie.

« Comment vais-je rentrer de mon travail à Bonapriso pour aller à Yassa après 18h ? Le taxi coûte trois fois le prix et la SOCATUR, qu’on nous présente comme la solution, est notoirement insuffisante », s’insurge Jean, un employé de bureau. « C’est une mesure anti-pauvre. Ils veulent nous empêcher de nous déplacer, tout simplement. »

Sécurité ou musellement ?

Le prétexte sécuritaire, brandi par la préfecture, ne convainc pas. Pour de nombreux observateurs et citoyens, il s’agit ni plus ni moins d’une stratégie d’intimidation à grande échelle. En coupant les moyens de transport les plus agiles et populaires, les autorités chercheraient à dissuader les populations de descendre dans la rue, de se rassembler et, in fine, de manifester leur mécontentement face à un scrutin dont l’issue est, pour beaucoup, déjà écrite.

Cette méthode n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans un arsenal récurrent de restrictions des libertés fondamentales – réunions, circulation, internet – à chaque moment politique sensible. En ciblant spécifiquement les périodes de proclamation des résultats et de prestation de serment, le pouvoir envoie un message clair : toute velléité de protestation sera étouffée dans l’œuf, non par le dialogue, mais par la privation de mouvement.

L’étau se resserre sur la République

Ce qui se joue à Douala n’est pas un incident isolé. Des sources font état de consignes similaires données aux préfets un peu partout dans le pays. L’objectif est systémique : créer un climat de peur et de confinement pour perpétuer l’imposture d’un régime qui, depuis des décennies, se maintient au pouvoir en confisquant la voix du peuple.

En exemptant les « ruelles non aménagées des quartiers excentrés », le Préfet tente de donner un visage humain à une mesure profondément antisociale. Un geste qui ressemble à de la poudre aux yeux, car il ne change rien au fait que l’espace public, la rue, est confisqué.

Alors que les motos-taxis s’exposent à la fourrière et à des poursuites judiciaires, la colère gronde en sourdine. Douala, ville habituellement bouillonnante, se prépare à vivre des soirées étrangement silencieuses, sous le joug d’une mesure qui, sous couvert de sécurité, ressemble furieusement à une déclaration de guerre à la liberté de circulation et, par extension, à la liberté d’expression. Dans les quartiers, on retient son souffle, conscient que cette interdiction des « benskins » n’est que le premier acte d’une longue série destinée à verrouiller le pays.

Emmanuel Ekouli

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