DÉCRYPTAGE – Plus de douze jours après la présidentielle, le Cameroun retient son souffle dans une attente interminable. Le scrutin du 12 octobre a exposé au grand jour les fissures d’un système Biya à bout de souffle, surpris par la vigueur de l’opposition menée par Issa Tchiroma Bakary. Un système despotique, étouffant, qui ne doit sa longévité qu’à un groupuscule de dignitaires mégalomanes, inconditionnels et méprisants envers un peuple qu’ils spolient depuis des décennies.

La peur comme ultime stratégie

Face à cette résistance inattendue, le pouvoir ne joue plus la carte des résultats, mais celle du temps. La lenteur extrême dans la publication des résultats n’a rien d’une désorganisation. Elle est une tactique calculée, un étau qui se resserre pour étouffer l’espoir et espérer s’imposer sans heurts. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, avait d’ailleurs tracé la ligne rouge en qualifiant toute annonce non autorisée de « haute trahison » , un avertissement qui en dit long sur l’état de la démocratie.

Pendant ce temps, sur le terrain, la tension est palpable. Les partisans de Tchiroma sont descendus dans la rue, affrontant les forces de sécurité qui n’ont pas hésité à utiliser des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestations . Les bureaux du parti au pouvoir RDPC ont été incendiés à Dschang, et une enseignante a perdu la vie à Garoua, tuée par un tir de policier selon les rapports . Le régime montre ainsi son vrai visage : celui qui répond à la contestation par la répression.

Un pouvoir déconnecté et autoritaire

Le « système Biya » est une machinerie bien huilée pour la conservation du pouvoir. En août dernier, le principal challenger, Maurice Kamto, a tout simplement été écarté de la course par le Conseil constitutionnel, un organe sous influence . Cette manœuvre, destinée à fragiliser l’opposition, n’a fait que révéler la peur panique d’un scrutin véritablement pluraliste.

La gestion du pouvoir sous Biya a toujours été marquée par l’opacité et l’éloignement. Une enquête journalistique a révélé que le président a passé une partie considérable de son mandat en « visites privées » à l’étranger, souvent dans le cadre luxueux de l’hôtel Intercontinental de Genève . Cette absence présidentielle contraste cruellement avec les réalités d’un pays en proie à de graves crises, notamment dans les régions anglophones où séparatistes et forces gouvernementales se livrent une guerre sanglante .

Le peuple, grande victime d’un régime sclérosé

Tandis que la classe politique se déchire, la population camerounaise subit. Le rapport de Human Rights Watch pour 2021 dresse un tableau accablant : les civils sont les premières victimes des conflits, les libertés fondamentales sont bafouées, l’opposition est muselée et la corruption endémique . Ce mépris pour les droits du peuple est la marque de fabrique d’un régime qui gouverne pour une élite et non pour la nation.

La publication tardive des résultats provisoires par la Commission nationale de comptage des votes, donnant Biya vainqueur avec 53% des voix contre 35% pour Tchiroma, n’a apaisé personne . Elle n’est perçue que comme la dernière étape d’un processus électoral vicié. Issa Tchiroma, qui clame avoir remporté près de 60% des suffrages, a dénoncé des manipulations et appelé à la transparence . Le régime, dos au mur, semble prêt à toutes les entourloupes pour prolonger une agonie qui est aussi celle de tout un pays. Le Cameroun étouffe, et le monde regarde, impuissant, la lente asphyxie d’une nation par ceux qui sont censés la servir.

Emmanuel Ekouli

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