À l’approche des résultats de la présidentielle de 2025, M. René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, a une nouvelle fois sorti de son chapeau la sempiternelle rengaine de la « presse responsable ». Responsable, selon son dictionnaire bien à lui, de ne pas dire ce qui fâche, de ne pas révéler ce qui dérange, et surtout, surtout, de ne jamais contredire la version officielle, même lorsqu’elle sent le soufre et la fraude. Son dernier discours, qualifiant les médias de « pare-feu de la République » et les enjoignant à être un « extincteur » plutôt que de « jeter de l’huile sur le feu », est une insulte à l’intelligence et une déclaration de guerre au journalisme d’investigation.
La métaphore incendiaire est habile, mais elle est viciée jusqu’à la moelle. M. Sadi feint d’ignorer que le premier combustible de tout incendie politique est le mensonge. Et quand un gouvernement s’érige en pompier pyromane, le premier devoir de la presse n’est pas d’éteindre les flammes de la colère légitime, mais de dénoncer celui qui allume les allumettes. Le véritable « extincteur » démocratique, Monsieur le Ministre, s’appelle la Vérité. Une vérité que vous redoutez tant qu’il vous faut la maquiller en « apaisement » et en « cohésion sociale ».
Comment osez-vous parler de « traitement équilibré » quand, dans le même souffle, vous intimidez les rédactions en leur assignant un rôle de gardien de l’ordre établi ? Votre appel à la « vigilance » face aux rumeurs est un chef-d’œuvre de cynisme, alors que la plus grande rumeur, la plus toxique des manipulations, est souvent celle qui émane des bureaux climatisés du pouvoir, destinée à légitimer l’illégitime. Vous voulez une presse qui promeut le « bien-être collectif » ? Le bien-être collectif commence par la certitude que son vote est compté et que sa voix est entendue. Pas par un silence complice acheté au prix de la lâcheté.
Le cœur du problème, et vous le savez parfaitement, réside dans cette phrase que vous n’avez pas prononcée hier, mais qui hante tout votre discours : la presse ne doit surtout pas dire qui a vraiment gagné l’élection si le véritable résultat est contraire aux intérêts de votre camp. Vous invoquez la stabilité, mais vous ne défendez en réalité que la stabilité de votre propre position. Vous brandissez la paix comme un étendard, alors que vous préparez les conditions de troubles bien plus grands en niant au peuple son verdict souverain.
Non, Monsieur le Ministre, le rôle de la presse n’est pas d’être le pare-feu de votre République. Son rôle est d’être le miroir impitoyable de la nation, même lorsque l’image qui s’y reflète vous déplaît. Son rôle est de dire qui a gagné, qui a perdu, et comment. Son rôle est de dénoncer l’injustice, la fraude et l’oppression, pas de les enrober de discours lénifiants sur la paix sociale. Une paix fondée sur un mensonge est une paix factice, un champ de ruines à venir.
En ce moment crucial pour le Cameroun, les vrais journalistes ne seront ni votre pare-feu, ni votre extincteur. Ils seront les sentinelles de la vérité. Et si cette vérité doit embraser la place publique, qu’il en soit ainsi. Car il vaut mieux un pays temporairement en ébullition pour avoir défendu sa vérité, qu’un pays stagnant dans le silence complice d’une dictature qui s’ignore. L’histoire, Monsieur Sadi, jugera sévèrement ceux qui, comme vous, ont préféré éteindre les lumières de la liberté plutôt que de risquer qu’elles n’éclairent leurs propres turpitudes.
Emmanuel Ekouli
