YAOUNDÉ, 2 novembre 2025 – Dans un contexte de crise politique post-électorale historique, Issa Tchiroma Bakary, le principal adversaire de Paul Biya à la présidentielle du 12 octobre, maintient avec une détermination farouche sa revendication de victoire. Alors que les résultats officiels le donnent perdant, il affirme préparer activement la chute du régime en place et lance un appel direct aux forces de sécurité pour qu’elles ignorent les « ordres illégitimes ».
Une victoire contestée et une répression sanglante
Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel a proclamé la réélection de Paul Biya, 92 ans, pour un huitième mandat, avec 53,66 % des suffrages, contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary. Ce dernier a immédiatement rejeté ces résultats, dénonçant une « mascarade » et une « falsification » des urnes. Dès avant la proclamation officielle, il s’était auto-proclamé vainqueur avec 54,8 % des voix, selon son propre décompte.
Cette contestation s’est traduite par des manifestations, parfois réprimées avec une force meurtrière. Tchiroma Bakary a fait état de « deux morts » parmi les manifestants regroupés autour de son domicile à Garoua, dans le nord du pays, affirmant qu’« une dizaine de snipers » étaient postés sur les toits. Des affrontements entre forces de l’ordre et sympathisants de l’opposition ont également causé plusieurs morts à Douala, la capitale économique. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a demandé l’ouverture d’enquêtes sur ces violences.
La stratégie de la confrontation et l’appel à l’armée
Refusant de céder, Issa Tchiroma Bakary a radicalisé son discours. Dans une réponse à une lettre ouverte, qu’il a rendue publique, il expose sa stratégie pour « faire tomber » le président Biya. Il y dépeint le régime en place comme un « clan arrogant, déconnecté » et « embourgeoisé », et accuse directement le pouvoir d’avoir « lâchement ôté la vie à de nombreux compatriotes ».
Fait notable, s’auto-proclamant « président-élu et chef des armées », il lance un appel direct aux forces de défense et de sécurité : « J’appelle également nos forces de l’ordre à protéger leurs concitoyens et à ignorer les ordres illégitimes du régime sortant. » Cet appel, inédit par sa nature, vise à saper la légitimité des institutions en place et représente une escalade significative dans le conflit politique.
Pour mettre la pression sur le pouvoir, il exhorte par ailleurs ses partisans à poursuivre le mouvement de contestation, notamment en observant des « villes mortes », une tactique de désobéissance civile visant à paralyser l’activité économique du pays.
Un contexte politique sous haute tension
La détermination de Tchiroma Bakary s’ancre dans un contexte où de nombreux Camerounais, particulièrement les jeunes, semblent de plus en plus lassés par un système politique considéré comme figé. Son discours se nourrit du sentiment que cette élection, marquée par une participation de 57,76%, pourrait être un point de rupture.
Les autorités, de leur côté, restent inflexibles. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, avait prévenu avant la proclamation des résultats que toute manifestation était illégale et que la qualité de candidat « ne confère aucune immunité ». Des arrestations de leaders de l’opposition ont déjà eu lieu, et le parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), avait auparavant qualifié la revendication de victoire de Tchiroma de « grotesque canular ».
Alors que le Cameroun s’enfonce dans une crise politique aux conséquences imprévisibles, la détermination d’Issa Tchiroma Bakary à se poser en chef d’un Cameroun « libre » et son appel à l’armée créent une situation inédite. Le pays, un des plus stables de la sous-région, se trouve à un carrefour critique de son histoire, entre la perspective d’un changement de régime réclamé par la rue et la répression par un pouvoir qui, depuis 43 ans, n’a jamais cédé.
Emmanuel Ekouli
