Douala – Dans une déclaration aussi attendue qu’explosive, Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala, a rompu le silence ce samedi 1er novembre 2025 pour condamner avec une sévérité rare la confiscation de l’élection présidentielle du 12 octobre et le naufrage économique d’un pays qu’il décrit comme au bord du précipice.

S’exprimant sur Radio Télé Veritas, le leader religieux a dépeint un tableau sombre d’une nation où “de nombreux citoyens qui s’attendaient à un avenir meilleur ont eu la ferme conviction que leur choix n’a pas été respecté”. Un réquisitoire cinglant qui, sans jamais citer le nom de l’opposant Issa Tchiroma Bakary, valide implicitement ses revendications de victoire.

Un scrutin sous le signe de la fraude

Dès le 14 octobre, Issa Tchiroma Bakary avait pourtant déclaré sa victoire dans une allocution vidéo de près de cinq minutes, appelant le président sortant Paul Biya à “honorer la vérité des urnes”. “Le peuple a choisi, et ce choix doit être respecté”, clamait-il alors, le drapeau camerounais en fond .

Mais le pouvoir en place a rapidement fait voler en éclats ces espoirs démocratiques. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, avait menacé que toute publication non autorisée des résultats serait considérée comme “une haute trahison” . La suite est connue : la Commission nationale de comptage des votes a proclamé la victoire de Paul Biya avec 53,66% des voix contre 35,19% pour Tchiroma, un résultat radicalement différent des 60% revendiqués par l’opposition .

Les observateurs de la Conférence épiscopale du Cameroun ont pour leur part relevé de nombreuses irrégularités, incluant le déplacement de bureaux de vote et la présence de noms de personnes décédées sur les listes électorales .

Le pouvoir face à la rue

La proclamation des résultats a immédiatement embrasé le pays. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes, notamment devant le siège d’Elecam à Douala. Les bureaux du RDPC, le parti au pouvoir, ont été incendiés à Dschang .

La répression n’a pas tardé : au moins vingt manifestants ont été arrêtés à l’échelle nationale, et une enseignante a trouvé la mort à Garoua, abattue par un officier de police selon des témoignages . Mgr Kleda a dénoncé avec amertume ces “marches [qui] ont connu de graves dérives à travers des actes de vandalisme, de pillage” et ces “nombreuses arrestations et assassinats” qui se poursuivent .

“Le Cameroun ne devrait pas être une terre d’affrontement permanent entre le pouvoir et le peuple”, a lancé le prélat, dans une phrase qui résume le drame d’une nation fracturée.

Le mirage économique d’un pays riche appauvri

Au-delà de la fraude électorale, le réquisitoire de Mgr Kleda touche à l’effondrement économique d’un pays pourtant richement doté en ressources naturelles. Des chiffres qu’il avance sont accablants : un taux de chômage à plus de 74%, un taux de pauvreté dépassant les 37%, et plus de 10 millions de Camerounais survivant avec moins de 1000 francs CFA par jour.

Ces données corroborent les constats de la Banque mondiale qui, en 2023, estimait déjà que 23% de la population vivait dans l’extrême pauvreté . Pire encore, une enquête Afrobarometer révélait que 51% des jeunes Camerounais avaient déjà envisagé l’émigration , confirmant les 6 millions de citoyens “sur le chemin de l’exil” évoqués par l’archevêque.

Cette hémorragie humaine trouve sa source dans un système économique verrouillé. Dès août 2025, Mgr Kleda dénonçait “la gestion opaque des ressources pétrolières du Cameroun”, décrivant une administration devenue “une affaire de famille ou de clan” . Des revenus pétroliers “qui pourraient être investis dans l’éducation, la santé et les infrastructures” mais qui “restent concentrés entre les mains de quelques-uns”.

L’Église, dernière recours morale

Face à ce naufrage, la parole de Mgr Kleda prend une résonance particulière. Ce n’est pas sa première mise en garde. Dès décembre 2024, il qualifiait déjà la candidature de Paul Biya de “irréaliste” , lui qui aujourd’hui non seulement conteste les résultats électoraux mais “invite tous les responsables de notre pays à réfléchir en profondeur sur les conséquences de la situation actuelle”.

Dans un pays où les opposants comme Maurice Kamto ont connu la prison pour avoir contesté des résultats électoraux , la position courageuse de l’archevêque de Douala représente un véritable électrochoc. Alors que le régime Biya entame ce qui s’annonce comme un nouveau mandat de sept années supplémentaires, la légitimité du pouvoir semble plus que jamais en question.

Le Cameroun, “terre d’affrontement” selon les mots de son archevêque, devra pourtant trouver la voie du dialogue pour éviter que la crise politique ne se mue en tragédie nationale.

Emmanuel Ekouli

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