YAOUNDÉ – Alors que six anciens cadres du géant minier Glencore comparaissent à Londres pour corruption à grande échelle au Cameroun, au Nigeria et en Côte d’Ivoire, le dossier avance à peine au Cameroun. Cette afferie révèle les mécanismes d’une corruption systémique au sein de l’administration pétrolière camerounaise et l’incapacité persistante de la justice locale à traduire en justice les complices locaux.

Le procès londonien : des aveux et des inculpations

Entre 2007 et 2014, Glencore a admis avoir versé plus de 100 millions de dollars en pots-de-vin à des intermédiaires, sachant qu’une partie servirait à corrompre des fonctionnaires dans plusieurs pays, dont le Cameroun. La société a plaidé coupable en 2022 aux États-Unis et au Royaume-Uni, écopant d’amendes record dépassant le milliard de dollars.

Le Serious Fraud Office (SFO) britannique a inculpé six anciens dirigeants de Glencore, dont l’ex-responsable mondial du pétrole Alex Beard, pour « conspiration en vue d’effectuer des paiements corrompus » visant des responsables publics et des employés de sociétés pétrolières publiques au Cameroun, au Nigeria et en Côte d’Ivoire. Quatre des accusés, dont Martin Wakefield et David Perez, ont plaidé non coupable en novembre 2024 ; leur procès est prévu pour octobre 2027. Trois sont également accusés de falsification de documents pour avoir maquillé ces paiements en frais de service entre 2007 et 2011.

Au cœur du système : des pots-de-vin ont été versés à des dirigeants de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) et de la Société Nationale de Raffinage (Sonara) pour favoriser les opérations de Glencore. Selon les aveux de la multinationale, environ 7 milliards de FCFA (environ 11,6 millions de dollars) auraient été distribués au Cameroun.

Le cas camerounais : un silence radio à Yaoundé

Malgré ces révélations, l’enquête camerounaise piétine. La SNH a déposé une plainte en novembre 2023 auprès du Tribunal Criminel Spécial (TCS), mais le dossier n’a pas progressé depuis. La SNH affirme avoir gelé toutes ses activités avec Glencore depuis mai 2022 et réclamé à plusieurs reprises à Glencore et au SFO les noms des responsables camerounais impliqués, sans succès à ce jour.

L’ancien bâtonnier et militant anti-corruption Akéré Muna a fustigé la lenteur des autorités camerounaises : « Ils se dépêchent maintenant de nous informer d’une plainte déposée l’année dernière, peut-être en raison de la révélation imminente des noms par les tribunaux anglais. Contre qui est la plainte et quelles sont les allégations ? ».

Une administration gangrénée par la corruption

L’affaire Glencore s’inscrit dans un contexte plus large de grande corruption au Cameroun. Le dernier rapport de la Commission Nationale Anti-Corruption (CONAC) indique que l’État a perdu plus de 4 milliards de FCFA en 2024 à cause de la corruption.

Comme le souligne un rapport de la société civile, le pays souffre d’une application faible des mesures anti-corruption : déclarations de patrimoine non vérifiées, protection insuffisante des lanceurs d’alerte, opacité des marchés publics et allégations de poursuites judiciaires sélectives. L’absence d’une Loi sur l’accès à l’information et l’indépendance limitée des institutions comme le CONAC affaiblissent la lutte contre ce fléau.

Le long chemin vers la reddition des comptes

La comparaison entre l’avancée du procès à Londres et l’enlisement à Yaoundé est frappante. Pour les observateurs, la lumière sur les responsables camerounais corrompus ne viendra probablement pas des institutions locales, mais de la procédure anglaise. Le SFO, qui a renvoyé l’affaire à la Southwark Crown Court, pourrait être contraint de révéler les nmes des bénéficiaires locaux lors du procès en 2027.

En attendant, la SNH promet que « toutes les personnes impliquées dans ces crimes économiques » seront punies par la justice camerounaise. Un engagement qui reste à concrétiser, alors que la grande corruption continue de priver le Cameroun de ressources cruciales pour son développement.

Emmanuel Ekouli

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