Journaliste engagée en République Démocratique du Congo, Sylvie Nabintu s’est imposée comme une figure incontournable dans la couverture des enjeux environnementaux. Entre crises locales, défis globaux et espoirs portés par les grandes conférences internationales, elle incarne une génération de femmes journalistes qui relient terrain, résilience et plaidoyer. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, ses combats et sa vision pour l’avenir, à l’approche de la COP30.
Qu’est-ce qui vous a conduit vers le journalisme environnemental dans un pays marqué par de multiples crises ?
Ce qui m’a conduite vers le journalisme environnemental, c’est d’abord une révolte intérieure face à l’injustice écologique que vivent nos communautés. En République Démocratique du Congo, nous sommes assis sur l’une des plus grandes richesses naturelles du monde forêts, rivières, biodiversité et pourtant, nous en subissons les pires conséquences, déforestation massive, pollution des eaux, exploitation illégale des minerais, et silence complice autour de ces crimes.
J’ai grandi en voyant des quartiers entiers de Bukavu envahis par les déchets, des enfants joué près de rivières souillées, des femmes chercher du bois dans des forêts qui disparaissent. Et ce qui m’a le plus frappée, c’est que ces réalités ne faisaient jamais la une. Elles étaient ignorées, banalisées, invisible. J’ai choisi le journalisme environnemental pour briser ce silence. Dans un pays marqué par des crises sécuritaires, économiques et sociales, parler d’environnement peut sembler secondaire. Mais pour moi, c’est au contraire fondamental. Car la crise écologique est au cœur de nos souffrances, elle aggrave la pauvreté, les conflits, les déplacements, et elle menace notre avenir collectif.
Être journaliste environnementale ici, c’est être en première ligne. C’est risqué, parfois décourageant, mais c’est aussi porteur d’espoir. Mon travail consiste à documenter, alerter, sensibiliser, mais aussi à valoriser les initiatives locales, les femmes qui reboisent, les jeunes qui nettoient, les communautés qui résistent. Je crois profondément que l’information peut être un levier de changement. Et tant que nos forêts seront pillées, tant que nos rivières seront empoisonnées, tant que nos enfants respireront des fumées toxiques, je continuerai à écrire, à enquêter, à porter la voix de ceux qu’on n’écoute pas.
Quels sont les défis majeurs que vous avez rencontrés en couvrant les questions environnementales en RDC ?
Nous évoluons dans un contexte de crise humanitaire profonde. L’Est de la République Démocratique du Congo est ravagé par des conflits armés et par l’activité de groupes criminels qui exploitent illégalement les ressources naturelles (minerais, bois, faune sauvage) au détriment des communautés locales et de l’environnement. Faire du journalisme environnemental dans cette région, c’est s’exposer à des risques extrêmes. Enquêter sur le braconnage, la déforestation illégale ou l’exploitation minière illicite revient souvent à dénoncer des réseaux puissants. Cela nous expose à des menaces directes, des intimidations, voire des agressions, de la part de milices armées ou d’individus. Le silence est parfois imposé par la peur, mais nous choisissons de parler, malgré tout.
Le journalisme environnemental est un domaine exigeant, qui requiert des compétences techniques, une solide compréhension des enjeux écologiques, et des moyens logistiques adaptés. Or, dans l’Est du pays, ces éléments font cruellement défaut. Nos rédactions fonctionnent avec des ressources financières limitées, souvent sans matériel adéquat. Les journalistes doivent couvrir des zones reculées, parfois inaccessibles, avec des équipements rudimentaires et sans appui financier. Cela freine la production de reportages d’investigation rigoureux, pourtant essentiels pour alerter et mobiliser.
À cela s’ajoute une autre difficulté majeure, le manque de formation spécialisée. Les thématiques environnementales, changement climatique, biodiversité, écologie, géologie, droit foncier sont complexes et techniques. Très peu de journalistes locaux ont accès à des formations scientifiques ou juridiques leur permettant de comprendre pleinement ces enjeux et de les vulgariser correctement pour le grand public. Malgré ces obstacles, nous continuons, parce que l’environnement n’est pas un luxe, mais une urgence. Parce que protéger nos forêts, nos rivières et notre biodiversité, c’est protéger la vie. Et parce que le journalisme, même en temps de guerre, reste un outil de vérité, de justice et de transformation.
Comment les conflits et crises sociales influencent-ils la protection de l’environnement et la perception des enjeux écologiques dans le pays ?
Les conflits armés et les crises sociales en République Démocratique du Congo, particulièrement dans sa partie Est, ont un impact immédiat et dévastateur sur la protection de l’environnement. Dans ce contexte de violence prolongée, les enjeux écologiques sont trop souvent relégués au second plan, tant dans les priorités nationales que dans les préoccupations internationales.
Un exemple frappant est celui de Tchivanga, au cœur du Parc National de Kahuzi-Biega (PNKB). Autrefois zone touristique emblématique, ce site est devenu un théâtre de conflit. Des groupes armés et des réseaux criminels y mènent une exploitation illégale massive des ressources naturelles (minerais, bois, faune sauvage), dans une impunité quasi totale. Cette exploitation constitue l’une des principales causes de la déforestation, de la perte de biodiversité, notamment de l’habitat du gorille de plaine de l’Est, et de la pollution des sols et des cours d’eau. La pression démographique dans les zones de refuge, où se concentrent des milliers de déplacés fuyant les violences, aggrave la situation. Pour survivre, les populations recourent à la coupe de bois pour le chauffage, à la chasse et à l’agriculture de subsistance, accélérant la dégradation des écosystèmes. Dans ces conditions, l’urgence humanitaire brouille la perception des enjeux écologiques, pourtant cruciaux pour la résilience des communautés.
Les destructions environnementales liées aux activités militaires ou à l’exploitation illégale ne font l’objet d’aucune poursuite dans plusieurs provinces. L’instabilité politique empêche l’application effective des lois de protection de l’environnement, créant un climat d’impunité qui compromet durablement les efforts de conservation.
Avant l’entrée en guerre du M23, le gouverneur du Sud-Kivu avait pourtant pris des mesures, notamment un arrêté interdisant toute exploitation illégale dans le PNKB. Mais aujourd’hui, en l’absence de l’autorité de l’État, c’est la catastrophe. Des hippopotames ont été abattus en toute impunité dans la plaine de la Ruzizi, à Makobola, à Uvira et à Baraka, dans le territoire de Fizi. Ces actes sont commis par des éléments armés, et malgré les alertes répétées des acteurs environnementaux, aucune sanction n’a été prise.
Ce silence institutionnel face à la destruction du patrimoine naturel congolais est alarmant. Il appelle à une mobilisation urgente des journalistes, des défenseurs de l’environnement, des autorités locales et des partenaires internationaux pour que la protection de l’environnement ne soit plus une victime collatérale des conflits, mais une priorité stratégique pour la paix et le développement durable.
En tant que femme journaliste, comment percevez-vous votre rôle dans la sensibilisation et la mobilisation autour des questions environnementales ?
En tant que femme journaliste, je perçois mon rôle dans la sensibilisation et la mobilisation autour des questions environnementales comme une responsabilité vitale.
Je suis née et je vis dans une région où la forêt disparaît sous les coups de machettes, où les rivières sont empoisonnées par l’exploitation minière illégale, où les cris des animaux traqués se perdent dans l’indifférence générale. Comment rester silencieuse face à cette agonie de la nature, alors que ce sont nos terres, notre eau, notre avenir qui partent en fumée ? Je suis révoltée par cette destruction à ciel ouvert, mais je suis aussi portée par une conviction, l’information peut réveiller les consciences, briser l’impunité et nourrir la résistance.
Mon rôle, c’est de documenter ce que d’autres préfèrent cacher. C’est de donner la parole aux communautés qui vivent au quotidien les conséquences de la déforestation, de la pollution, de l’accaparement des terres. C’est de relier les faits locaux aux enjeux globaux, pour que le monde comprenne que ce qui se passe ici, dans les forêts du Sud-Kivu ou sur les rives du lac Kivu, concerne l’humanité entière.
Mais c’est aussi un combat dans le combat. En tant que femme, je dois me battre pour être entendue, prise au sérieux, protégée. Pourtant, je crois que notre regard, notre sensibilité, notre enracinement dans les réalités sociales font de nous des actrices incontournables de la transition écologique. Nous portons la voix des mères qui n’ont plus d’eau potable pour leurs enfants, des jeunes qui rêvent d’un avenir vert, des communautés qui résistent avec dignité. Je ne suis pas une simple observatrice, je suis une sentinelle. Et tant qu’il y aura des arbres abattus en silence, des rivières souillées dans l’oubli, des vies brisées par la cupidité, je continuerai à écrire, à dénoncer, à mobiliser. Parce que l’environnement, ce n’est pas un luxe, c’est notre droit. C’est notre vie.
Quelle place la RDC devrait-elle occuper dans les discussions mondiales sur le climat, notamment à la COP30 ?
La République Démocratique du Congo devrait occuper une place centrale, stratégique et incontournable dans les discussions mondiales sur le climat, notamment à la COP30. En tant que pays-solution, la RDC ne peut plus être considérée comme une simple victime des dérèglements climatiques, mais comme un acteur-clé de la réponse planétaire. Notre pays abrite la deuxième plus grande forêt tropicale du monde, le bassin du Congo, qui joue un rôle vital dans la régulation du climat mondial, l’absorption du carbone et la préservation de la biodiversité. Nos tourbières stockent des tonnes de carbone, nos rivières irriguent des écosystèmes uniques, et nos communautés locales sont les gardiennes de savoirs écologiques ancestraux. Ce potentiel écologique immense confère à la RDC une responsabilité, mais aussi un droit, celui d’être au cœur des décisions climatiques.
À la COP30, la RDC doit être reconnue non seulement comme un territoire à protéger, mais comme un partenaire à écouter, à financer et à renforcer. Cela signifie, Accéder équitablement aux financements climatiques, avec des mécanismes adaptés à nos réalités locales. Participer activement aux négociations, en défendant une gouvernance juste des ressources naturelles. Valoriser les initiatives locales, portées par les femmes, les jeunes, les communautés forestières. Exiger la fin de l’exploitation illégale, qui détruit nos forêts et alimente les conflits. Et à la COP30, cette vérité doit enfin être reconnue, traduite en engagements concrets et en partenariats durables.
Quelles solutions ou initiatives locales vous semblent les plus prometteuses pour renforcer la résilience écologique et sociale ?
je crois que les solutions les plus prometteuses sont celles qui partent du terrain, des communautés elles-mêmes. La résilience écologique et sociale ne viendra pas uniquement des grandes conférences ou des promesses internationales, mais de notre capacité à soutenir et amplifier les initiatives locales, souvent invisibles mais puissantes.
Je vois aussi un grand potentiel dans les initiatives d’éducation environnementale dans les écoles et les radios communautaires. Quand les enfants comprennent l’importance de préserver les rivières, quand les jeunes entendent parler de biodiversité dans leur langue locale, on prépare une génération plus consciente et plus engagée.
Le Sud-Kivu est une terre blessée, mais aussi une terre de résistance. Si nous voulons renforcer sa résilience, il faut investir dans les savoirs locaux, soutenir les acteurs de terrain, et faire du journalisme un levier pour relier ces initiatives, les documenter, et les faire reconnaître à l’échelle nationale et internationale.
Quel regard portez-vous sur votre propre parcours et sur l’impact que vous souhaitez laisser dans le journalisme environnemental ?
Avec plus de dix ans d’expérience dans le journalisme, dont plusieurs consacrés aux questions environnementales, je porte sur mon parcours un regard à la fois lucide et profondément engagé. Lucide, parce que je sais combien il est difficile de faire entendre la voix de l’environnement dans un pays comme le nôtre, la République Démocratique du Congo, où les urgences sécuritaires, sociales et économiques prennent souvent le dessus. Engagé, parce que malgré les obstacles, je n’ai jamais cessé de croire que l’information peut être un levier de transformation.
J’ai commencé par couvrir des sujets de gouvernance et de société, mais c’est en écoutant les cris silencieux de nos forêts abattues, en voyant les rivières souillées par les rejets miniers, en rencontrant des femmes déplacées par les conflits liés à l’exploitation des ressources, que j’ai compris que l’environnement n’était pas un sujet parmi d’autres. C’était le fil rouge de toutes nos crises. Et c’est là que j’ai décidé de m’investir pleinement dans le journalisme environnemental.
Ce que je souhaite laisser, ce n’est pas seulement une série d’articles ou de reportages. C’est une trace. Une empreinte de vérité. Je veux que mes enquêtes contribuent à éveiller les consciences, à interpeller les décideurs, à inspirer les jeunes journalistes à s’engager à leur tour. Je veux que les communautés que je rencontre se sentent vues, entendues, respectées. Je veux que les forêts que je défends continuent de respirer, que les rivières retrouvent leur clarté, que les enfants de demain puissent encore entendre le chant des oiseaux dans les collines du Sud-Kivu.
Mon impact, je le mesure à chaque fois qu’un citoyen me dit, “Grâce à votre reportage, j’ai compris ce qui se passe.” À chaque fois qu’une autorité est contrainte de réagir. À chaque fois qu’un jeune me dit, “Je veux faire comme vous.” C’est cela, pour moi, le sens de ce métier, informer, mais aussi semer. Semer des graines de conscience, de justice et d’espoir.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes journalistes et activistes qui veulent s’engager pour l’environnement en Afrique centrale ?
À vous, jeunes journalistes et activistes qui rêvez de défendre l’environnement en Afrique centrale, je vous dis ceci, engagez-vous avec courage, mais aussi avec stratégie. Ce combat est noble, mais il est rude. Il exige de la rigueur, de la solidarité, et une foi inébranlable dans le pouvoir de la vérité. Ne vous laissez pas décourager par le silence des autorités, par les menaces des exploitants illégaux. Ce que vous documentez la déforestation, la pollution, le pillage des ressources naturelles ce sont des crimes contre la vie. Et votre plume, votre micro, votre caméra sont des armes de justice. Formez-vous aussi.
Ne vous contentez pas de dénoncer, apprenez à expliquer. Comprenez les enjeux scientifiques, juridiques, économiques derrière chaque arbre abattu, chaque rivière souillée, chaque animal traqué. L’environnement n’est pas un sujet secondaire, c’est le socle de notre survie collective. Créez des alliances, travaillez avec les communautés locales, les chercheurs, les ONG, les autres journalistes. Seul, on s’épuise. Ensemble, on avance. Et surtout, ne perdez jamais de vue votre mission, rendre visible ce que certains veulent cacher, donner la parole à ceux qu’on veut faire taire, et faire de l’information un outil de transformation.
L’Afrique centrale est un trésor écologique. Mais ce trésor est en danger. Si vous choisissez de le défendre, sachez que vous ne serez pas seulement des témoins. Vous serez des bâtisseurs d’avenir.
Propos recueillis par Baltazar Atangana
