La visite d’Akere Muna auprès de l’ambassadeur de l’UE souligne les profondes divisions nées d’un scrutin entaché d’irrégularités et marqué par une répression violente.

Yaoundé, le 22 novembre 2025 – La réélection de Paul Biya, 92 ans, dont quarante-trois au pouvoir, à la présidence du Cameroun, proclamée le 27 octobre dernier, continue d’être vivement contestée. Dans un contexte de tension post-électorale, la récente audience accordée par l’ambassadeur de l’Union européenne, Jean-Marc Châtaigner, à Me Akere Muna, candidat à la présidentielle et figure de la société civile, accompagné d’une délégation nationale, jette une lumière crue sur les profondes préoccupations concernant l’intégrité du scrutin du 12 octobre . Cette rencontre, centrée sur la recherche d’un dialogue constructif et le respect des valeurs démocratiques, intervient alors que des accusations de fraude massive et de répression sanglante ébranlent la légitimité du huitième mandat de M. Biya.

Un scrutin de tous les soupçons

Dès le lendemain du vote, les rapports faisant état d’irrégularités se sont multipliés. Des observateurs et des acteurs politiques ont dénoncé des bourrages d’urnes et des falsifications de procès-verbaux . Le principal challenger du président sortant, Issa Tchiroma Bakary, s’est lui-même proclamé vainqueur, alimentant quotidiennement la controverse en divulguant des procès-verbaux qu’il présente comme preuves de sa victoire .

Mais ce sont les chiffres officiels, fournis par l’organe électoral (ELECAM), qui ont suscité la plus vive inquiétude. Une analyse statistique des résultats a mis en lumière des anomalies troublantes dans l’évolution du nombre de votants par région entre 2018 et 2025 .

· Des hausses électorales invraisemblables : Alors que les régions du Grand Nord, traditionnellement acquises à M. Biya, lui ont cette fois fait défaut, des régions en proie à une insécurité chronique ont enregistré des augmentations stupéfiantes de participation. La région du Nord-Ouest, bastion de la crise séparatiste, a ainsi vu son nombre de votants augmenter de plus de 800%, offrant au président sortant 87% des suffrages. Dans le Sud-Ouest, également touché par le conflit, la hausse est de 243% . Ces chiffres, dans des zones où le boycott était massif et où l’insécurité rend tout scrutin normal impossible, sont jugés statistiquement impossibles par les analystes.
· Une « remastérisation » des chiffres : Selon les experts, ces anomalies suggèrent une fabrication industrielle de voix dans les fiefs restés sous contrôle du régime, afin de compenser les pertes ailleurs. Cette stratégie aurait permis de ramener artificiellement le taux de participation national à environ 50%, créant une façade de légitimité .

Une répression violente et une communauté internationale alarmée

La proclamation des résultats a déclenché une vague de manifestations, sévèrement réprimées par les forces de sécurité. L’Union européenne a exprimé sa « profonde préoccupation face à la répression violente des manifestations » et déploré « la mort par arme à feu de plusieurs civils » lors des journées des 26 et 27 octobre . Dans sa déclaration officielle, l’UE a appelé les autorités camerounaises à « identifier les responsabilités, à faire preuve de transparence et à faire justice » et a réclamé « la libération de toutes les personnes détenues arbitrairement » depuis l’élection .

Signe du manque de reconnaissance internationale, aucun pays occidental n’a adressé de félicitations chaleureuses à Paul Biya. L’UE s’est contentée de « prendre note » des résultats, un langage diplomatique qui en dit long sur les doutes entourant la régularité du processus .

La société civile et l’opposition en première ligne

Face à ce qui est perçu comme une confiscation du vote populaire, les réactions au sein de la classe politique sont divisées. Si certains candidats ont reconnu les résultats, d’autres, comme Me Akere Muna, ont « dénoncé catégoriquement l’élection présidentielle frauduleuse » et la proclamation d’une victoire de Paul Biya par un Conseil constitutionnel qu’il estime être le « tampon de la tyrannie » . Patricia Tomaïno Ndam Njoya, candidate de l’UDC, a pour sa part « rejeté solennellement ces résultats », dénonçant une « confiscation du choix populaire » .

C’est dans ce climat de défiance que la délégation conduite par Akere Muna a été reçue par l’ambassadeur Châtaigner. Leur discussion a porté sur les moyens de favoriser un dialogue constructif pour préserver la stabilité nationale et promouvoir les valeurs démocratiques, fondements de l’Accord de Samoa qui régit les relations entre l’UE et le Cameroun .

Alors que le pays tente de panser ses plaies, les récentes tensions révèlent une fracture politique et sociale profonde. Sans une transparence authentique et une justice équitable pour les excès commis, la cohésion nationale camerounaise risque de rester un vœu pieux, et l’ombre de la fraude continuera de planer sur la légitimité du pouvoir en place. L’appel au dialogue, tant de la part de l’opposition que de la communauté internationale, apparaît comme la seule issue pour éviter une escalade de la violence et restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Emmanuel Ekouli

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