Sandrine Nguefack incarne une génération de femmes africaines qui, entre l’Europe et l’Afrique, posent les bases d’écosystèmes hybrides. Innovation, autonomie économique et vision stratégique guident son parcours, dans un monde en mutation où l’entrepreneuriat féminin devient une force de transformation.
Salut Sandrine. Pouvez-vous, en quelques mots, vous présenter à nos lecteurs ?
Avec plaisir. Je suis Sandrine Nguefack, une Camerounaise qui vit en Italie mais dont le cœur reste tourné vers l’Afrique. Je suis entrepreneure et fondatrice d’Abuy, aujourd’hui reconnue comme PMI innovativa, un statut italien réservé aux entreprises qui investissent réellement dans la recherche, le développement technologique et l’innovation.
Avec mon équipe, nous construisons un écosystème qui relie l’Europe et l’Afrique centrale. Nous développons Ayira, une marketplace phygitale en préparation, ainsi qu’un système technologique intégré qui réunit traçabilité, authentification et distribution grâce à des outils accessibles, même hors ligne. Nous portons aussi Agora Africaine, un média qui redonne de la visibilité aux voix africaines, en particulier celles des femmes.
Nous avançons dans une phase intense de structuration, où l’on pose les fondations avant le déploiement. C’est un moment exigeant mais passionnant, car tout ce que nous créons aujourd’hui façonne l’avenir.
Mon parcours est celui d’une femme qui traverse deux continents avec une conviction simple: chaque solution que nous bâtissons peut ouvrir un chemin d’autonomie pour d’autres femmes. Et pour moi, c’est cela la plus belle forme d’innovation, celle qui libère le potentiel.
Votre parcours entre l’Europe et l’Afrique vous place à la croisée de deux mondes. Comment cette double expérience nourrit-elle la construction de votre écosystème pré‑marché ?
Mon parcours entre l’Europe et l’Afrique est au cœur de tout ce que je construis aujourd’hui. Vivre entre ces deux continents m’a appris à regarder le monde avec deux profondeurs : l’exigence structurelle de l’Europe et la vitalité créative de l’Afrique.
En Italie, j’ai découvert la rigueur industrielle, l’importance des normes et la force de l’innovation technologique. Au Cameroun, j’ai appris la réalité du terrain, les enjeux de distribution, les défis liés à l’informel et surtout la résilience des femmes et des petits commerçants.
C’est cette double expérience qui nourrit notre écosystème pré marché. Elle nous permet de concevoir Ayira comme une marketplace réellement adaptée aux besoins africains, de développer un système intégré capable de fonctionner même hors ligne, et de bâtir des ponts économiques où chaque partie apporte sa force.
Mon rôle est d’unir ces deux mondes : l’Europe qui produit, innove et structure, et l’Afrique qui crée, transforme et absorbe les marchés émergents. Cette position intermédiaire n’est pas un simple avantage, c’est une responsabilité : celle de construire des solutions concrètes qui parlent aux réalités locales tout en respectant les standards internationaux.
Finalement, mon parcours m’a appris que l’autonomie ne se décrète pas, elle se construit. Et c’est cette construction, à la croisée des deux continents, qui donne à notre projet toute sa cohérence et toute sa force.
Avant le lancement de tout projet, vous insistez sur l’importance de la structuration et de l’innovation.
Quels sont les piliers technologiques et partenariaux que vous mettez en place ?
Avant tout lancement, je considère la structuration et l’innovation comme les deux faces d’une même pièce : l’une donne la solidité, l’autre l’élan. En tant que PMI innovativa, nous avons la responsabilité d’investir dans un socle fiable, évolutif et utile aux communautés que nous voulons servir.
Nous bâtissons donc sur trois piliers interdépendants.
Le premier est technologique : nous développons un système intégré réunissant traçabilité, authentification et distribution. Il s’appuie sur l’IA et la blockchain, mais il est surtout pensé pour être accessible, même hors ligne. Notre objectif est de créer un espace de confiance qui sécurise les échanges et ouvre des opportunités économiques, y compris pour les zones les moins connectées.
Le deuxième pilier est partenarial et territorial. Nous associons des producteurs italiens exigeants, des distributeurs africains expérimentés et des relais communautaires. Sans ancrage local et sans alliances solides, aucune innovation ne peut réellement transformer les réalités.
Enfin, le pilier humain est essentiel. Notre équipe est hybride, italienne et camerounaise, ce qui nous permet de croiser expertise technologique et connaissance intime du terrain. C’est cette complémentarité qui rend nos solutions à la fois robustes, adoptables et réellement utiles.
Pour nous, l’innovation est une discipline : construire, valider, sécuriser, puis lancer. C’est cette rigueur qui prépare un écosystème viable, mais surtout transformateur pour celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Vous parlez de l’autonomie économique des femmes africaines comme d’un processus concret.
Quels outils ou dispositifs êtes-vous en train de finaliser pour rendre cette autonomie tangible ?
Lorsque je parle d’autonomie économique des femmes, je ne parle pas d’un concept abstrait. Je parle d’outils concrets, de mécanismes réels et de solutions que nous sommes en train de finaliser pour que chaque femme puisse créer sa propre trajectoire économique.
Le premier outil, c’est Ayira, notre marketplace phygitale en préparation. Elle permettra aux femmes africaines d’accéder à des produits de qualité, mais aussi de devenir revendeuses, partenaires ou distributrices. Pour beaucoup, c’est une porte d’entrée vers un nouveau revenu, une professionnalisation et une indépendance financière.
Le deuxième pilier, c’est notre système technologique intégré, qui combine traçabilité, authentification et distribution. Grâce à des outils simples, parfois utilisables hors ligne, les microrevendeuses pourront sécuriser leurs ventes, garantir l’authenticité de leurs produits et travailler avec confiance. Cela réduit les pertes, renforce leur crédibilité et leur permet d’accéder à de meilleurs marchés.
Nous travaillons aussi sur des programmes d’accompagnement, en partenariat avec des réseaux locaux comme Savana Hub et des femmes leaders au Cameroun. Ces programmes offriront formation, suivi et accès à un réseau d’opportunités.
Enfin, Agora Africaine joue un rôle essentiel : mettre en lumière les femmes, raconter leurs succès, leur donner une visibilité qu’elles n’ont pas toujours. Car l’autonomie passe aussi par la narration, par la reconnaissance, par la place que la société leur accorde.
Pour moi, rendre l’autonomie tangible, c’est offrir à une femme trois choses : une activité qu’elle contrôle, une technologie qu’elle comprend et une visibilité qui lui ouvre des portes. C’est exactement ce que nous sommes en train de construire.
Dans une phase où tout se bâtit, quelle est la vision stratégique qui vous permet de garder un cap clair et d’éviter la dispersion ?
Dans une phase où tout se bâtit, la vision stratégique est mon fil conducteur. Elle me permet de rester focalisée, d’éviter la dispersion et d’avancer étape par étape, même dans un environnement complexe.
Cette vision repose sur trois orientations claires.
La première, c’est la cohérence de l’écosystème. Je construis Ayira, notre marketplace, en parallèle d’un système technologique intégré et d’un média panafricain. Chaque brique répond à un besoin précis et s’inscrit dans une chaîne logique : importer, tracer, distribuer, raconter. Quand on sait exactement pourquoi chaque élément existe, on reste aligné.
La deuxième orientation, c’est le calendrier. En tant que PMI innovativa, nous travaillons avec une roadmap structurée, avec des priorités technologiques, financières et logistiques. Cela nous oblige à avancer de manière ordonnée, à valider chaque étape avant de passer à la suivante. La rigueur du pré marché est ce qui garantit la solidité du marché futur.
Enfin, il y a ma mission personnelle : créer des ponts entre l’Europe et l’Afrique centrale pour ouvrir des chemins d’autonomie, surtout pour les femmes et les jeunes. Cette mission dépasse les produits et les plateformes. Elle me rappelle chaque jour pourquoi je fais ce travail, et pour qui je le fais.
C’est cette vision, claire et assumée, qui m’empêche de me disperser. Elle me permet d’avancer même quand tout n’est pas encore visible, et de rester fidèle à ce que je veux bâtir pour demain.
Le monde est en mutation. Quelle place voyez-vous pour les femmes africaines qui entreprennent, même avant d’être visibles sur le marché ?
Le monde change à une vitesse incroyable, et dans cette mutation, les femmes africaines occupent une place que je trouve essentielle : elles sont à la fois les gardiennes de la résilience et les pionnières de nouveaux modèles économiques.
Même avant d’être visibles sur le marché, elles innovent déjà. Elles gèrent des familles, des micro-activités, des réseaux communautaires, des solutions de survie ou de croissance que beaucoup ne voient pas encore comme de l’entrepreneuriat. Pourtant, c’en est un.
Ce que je constate, entre l’Europe et l’Afrique, c’est que les femmes transforment les systèmes de l’intérieur. Elles ne cherchent pas seulement à entrer dans un marché, elles cherchent à créer le leur. Elles ne cherchent pas à être validées, elles cherchent à être utiles.
Dans notre écosystème, leur place est centrale. Ayira les prépare à devenir actrices de la distribution. Notre système technologique leur donnera les outils pour sécuriser leurs activités et accéder à de nouveaux revenus. Agora Africaine, lui, leur offre un espace pour exister, pour raconter, pour inspirer.
Je crois que l’avenir économique de l’Afrique sera largement porté par les femmes. Pas parce qu’on leur donne une place, mais parce qu’elles prennent naturellement celle qui leur revient. Elles avancent avant la visibilité, avant la reconnaissance officielle, avant les projecteurs.
Et c’est souvent là que commencent les grandes transformations.
Si vous deviez transmettre un message aux jeunes femmes qui hésitent encore à se lancer, quel serait-il ?
À celles qui hésitent encore à se lancer, je voudrais dire une chose simple : commencez. Pas demain, pas quand tout sera parfait, pas quand vous aurez toutes les certitudes. Commencez avec ce que vous avez, là où vous êtes, et surtout avec qui vous êtes.
L’entrepreneuriat n’est jamais un chemin tout tracé. C’est un appel intérieur : celui de créer un espace à soi, de prendre la responsabilité de son propre destin et d’oser exister autrement. Vos doutes ne vous empêchent pas d’avancer ; ils vous obligent simplement à avancer avec conscience.
Il n’y a pas de moment idéal. Il n’y a que des moments décisifs. Et souvent, le premier pas est déjà une victoire.
Le monde change, l’Afrique bouge, et les femmes sont au cœur de ces mutations. Vous n’avez pas besoin d’être parfaite pour commencer, vous avez juste besoin d’être courageuse. La compétence vient avec le chemin, la confiance vient avec les petites victoires, et la reconnaissance vient avec la persévérance.
Si vous devez retenir une seule chose, c’est celle-ci : votre idée n’est peut-être pas simple, mais elle est possible. Et ce qui est possible mérite d’être tenté. Vous ne savez pas encore jusqu’où vous pouvez aller. Et c’est ça, la beauté de l’histoire que vous êtes en train d’écrire.
Propos recueillis par Baltazar Atangana
