Il fallait bien que l’ivresse retombe. Après deux années de flambée exceptionnelle où les producteurs camerounais redécouvraient le goût sucré de la rémunération, la réalité du marché mondial du cacao vient rappeler que l’économie agricole reste un pari instable. En novembre 2025, le Cameroun se réveille avec un prix bord-champ qui plonge parfois à 1 500 FCFA/kg, loin, très loin, des sommets historiques jusqu’à 6 000 FCFA/kg enregistrés en début d’année.
Le cacao est redevenu un marché de petits calculs. Et pour les producteurs, la gueule de bois est sévère.

I. Une chute brutale : quand la réalité rattrape l’euphorie
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
Au port de Douala, les prix oscillent désormais entre 2 000 et 2 300 FCFA/kg.
Dans les zones de production, certains acheteurs proposent 1 500 FCFA/kg, parfois moins.
La chute par rapport aux pics de l’année est de –60% à –70% selon les localités.
Cette dégringolade n’est pas une simple fluctuation saisonnière : c’est un retour à l’équilibre mondial, après un emballement alimenté par la peur de la pénurie. La campagne 2025-2026 s’annonce avec un excédent global d’environ 186 000 tonnes sur les marchés internationaux. Quand l’offre dépasse la demande, les prix se corrigent. Brutalement.

II. Les moteurs de la baisse : l’économie mondiale du cacao se réajuste
La chute actuelle s’explique par plusieurs facteurs structurels :

  1. Le retour des volumes
    L’Afrique de l’Ouest, malgré les maladies et le vieillissement des plantations, retrouve des niveaux de production plus rassurants. Les pluies ont été bonnes, les rendements plus stables. Ce simple rééquilibrage suffit à faire dégonfler les prix.
  2. Une demande qui plafonne
    Les industriels, échaudés par la flambée de 2024-2025, ont réduit ou différé leurs achats. Les chocolatiers ont reformulé leurs produits, substitué le cacao ou augmenté les prix au consommateur final, ce qui freine encore la demande.
  3. La fin de la spéculation
    Quand les récoltes repartent, les spéculateurs se retirent. Et quand ils se retirent, les prix suivent la gravité.

III. Un impact direct sur le Cameroun : le rêve s’effrite, les réalités demeurent
Le Cameroun n’est pas qu’un observateur : il est victime directe de la correction mondiale.

  1. Les producteurs reviennent au bas de l’échelle
    Le pays avait promis — un peu vite — des prix allant de 3 200 à 5 400 FCFA/kg pour la campagne 2025-2026. Deux mois plus tard, ces projections sont en lambeaux. Le fossé entre la communication officielle et la réalité des marchés s’est creusé.
    La plupart des producteurs ne couvrent plus : les coûts de main-d’œuvre, les intrants, les frais de transport, l’entretien des cacaoyères.
    Pour certains, produire du cacao redevient un mauvais calcul économique.
  2. La vulnérabilité structurelle de la filière
    Cette crise révèle ce que l’on refuse de voir depuis dix ans :
    Rendements stagnants : entre 300 et 500 kg/ha, contre 1,5 à 2 tonnes/ha dans les pays qui ont modernisé leurs vergers.
    Vieillissement des plantations : plus de 50% ont dépassé la limite optimale d’âge.
    Transformation locale quasi inexistante : moins de 10% des volumes sont transformés au Cameroun.
    Le Cameroun vend du cacao brut… et donc subit les prix internationaux. Sans filet.

IV. L’effet macroéconomique : une menace sur les recettes d’exportation
Le cacao reste l’une des premières sources de devises hors pétrole. La chute actuelle promet :
une baisse des revenus d’exportation,
une pression accrue sur la balance commerciale,
une fragilisation du budget national,
un recul potentiel des investissements dans la filière.
Quand les prix mondiaux chutent, ce sont les petits producteurs camerounais — près de 600 000 familles — qui encaissent la violence du choc. Mais derrière eux, c’est tout un écosystème économique qui suffoque.

Charles Chacot Chimé

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