À vingt jours du coup d’envoi de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025, le Cameroun offre au monde du football un spectacle navrant : celui d’une institution sportive dévorée par les luttes de pouvoir, les règlements de comptes et une gestion autocratique. En l’espace de 72 heures, la Fédération camerounaise de football (Fecafoot), sous l’égide de son président réélu Samuel Eto’o, a précipité les Lions indomptables dans une crise sans précédent.

Un coup de balai politique, pas sportif

Samedi, Samuel Eto’o était triomphalement réélu à la tête de la Fecafoot avec 97,7 % des voix. Lundi, il faisait limoger le sélectionneur national Marc Brys, pourtant maintenu en poste en octobre après de longs conflits. Mardi, son successeur désigné, David Pagou, publiait une liste de 28 joueurs pour la CAN, écartant sans ménagement des cadres majeurs : le gardien André Onana, le capitaine et buteur Vincent Aboubakar, ou encore Éric Maxim Choupo-Moting. L’absence du milieu André-Frank Zambo Anguissa est, elle, attribuée à une blessure.

La fédération a justifié le limogeage de Brys par onze griefs visant à « instaurer un climat serein ». En réalité, ce départ scelle la victoire d’Eto’o dans un conflit de plusieurs mois l’opposant au ministère des Sports, à l’origine du recrutement du technicien belge. La liste de Pagou, dévoilée dans la précipitation, achève de transformer cette opération en pur nettoyage politique. Elle écarte délibérément des joueurs perçus comme proches de l’ancien sélectionneur ou susceptibles de contester l’autorité du président. Une décision que de nombreux supporters sur les réseaux sociaux dénoncent comme irrationnelle et motivée par l’ego.

Un ministère ridiculisé, un ministre qui s’accroche

Dans cette bataille, le ministre des Sports et de l’Éducation physique, le professeur Narcisse Mouelle Kombi, apparaît comme la grande victime. Il a tenté en vain d’empêcher la tenue de l’assemblée générale électorale de la Fecafoot, allant jusqu’à saisir le ministère de l’Administration territoriale. Son échec est total et public. L’élection s’est tenue malgré son interdiction, et Eto’o a été plébiscité.

Face à cette « humiliation du siècle », comme la qualifie l’ancien vice-président de la Fecafoot Henry Njalla Quan II, la démission du ministre serait attendue dans « une société normale ». Pourtant, le Pr Mouelle Kombi s’accroche à son poste, incarnant un pouvoir politique dont l’autorité est ouvertement bafouée par l’instance qu’il est censé superviser. Cette ténacité, loin d’être perçue comme une force, symbolise l’impuissance et l’immobilisme d’un système où la dignité cède le pas aux apparences du pouvoir.

Une gouvernance en crise, un avenir assombri

Cette tempête n’est pas un accident, mais le symptôme d’une gouvernance malade. Samuel Eto’o, légende du football, est aujourd’hui accusé devant les tribunaux par un collectif de joueurs pour « irrégularités financières et administratives », gestion opaque d’argent issu de matches amicaux et tentative d’étouffer toute dissidence interne. Son récent mandat s’ouvre donc sous le double signe d’une victoire électorale écrasante et de lourdes suspicions qui entachent la crédibilité de son leadership.

Les conséquences pour les Lions indomptables sont directes et potentiellement désastreuses. Priver l’équipe de son capitaine et meilleur buteur (Aboubakar) et de son gardien titulaire en pleine compétition continentale relève du sabotage sportif. Cela installe un climat de défiance et de peur, exactement contraire à « l’état d’esprit serein » invoqué pour justifier les changements.

Alors que le Cameroun doit affronter dans son groupe la tenante du titre, la Côte d’Ivoire, ainsi que le Gabon et le Mozambique, c’est l’avenir même du football national qui est hypothéqué. La CAN 2025 ne sera pas seulement un tournoi sportif, mais le théâtre où se joue, en direct, le naufrage d’une institution captive d’un groupuscule d’individus mus par leurs intérêts et leurs rancœurs. Les vrais supporters, eux, sont condamnés à regarder, impuissants, leur rêve national être confisqué.

Emmanuel Ekouli

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