Paris – Plus de 2 000 personnes ont investi la Gaîté Lyrique le 15 novembre dernier à l’occasion du festival « Informer le monde de demain ». Cet événement grand public, marquant le 40ᵉ anniversaire de Reporters sans frontières (RSF), a offert un vibrant hommage aux journalistes et une sévère radiographie des menaces qui pèsent sur l’information.
Dans un discours puissant, le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, a planté le décor en rappelant l’urgence de la situation. « Au moins 2 500 journalistes sont morts, depuis les 40 ans que RSF liste les violations de la liberté de la presse », a-t-il déclaré. Son constat est sans appel : « Les journalistes ne meurent pas, ils sont tués ».
Une histoire née d’une conviction simple
L’organisation a vu le jour en 1985 à Montpellier, fondée par quatre journalistes : Robert Ménard, Rémy Loury, Jacques Molénat et Émilien Jubineau. De sa première vocation – réaliser des reportages sur des drames humanitaires oubliés –, RSF a rapidement évolué vers un combat mondial pour la liberté d’informer.
Son action s’est structurée autour de piliers toujours d’actualité : protéger les journalistes, dénoncer la censure, et promouvoir une information libre et indépendante. Le premier Classement mondial de la liberté de la presse, publié en 2002, est devenu un baromètre incontournable. Aujourd’hui, avec un siège à Paris, 15 bureaux et sections dans le monde et un réseau de 134 correspondants, RSF est une ONG internationale de référence.

Un tableau mondial qui s’assombrit
Les chiffres présentés lors du festival illustrent une réalité sombre. Pour la première fois depuis la création de son classement, RSF estime que la situation globale de la liberté de la presse dans le monde est « difficile ». En 2025, au moins 52 journalistes ont déjà été tués et 500 sont détenus.
· Une violence décomplexée : Comme l’a souligné Thibaut Bruttin, « ce que les forces armées israéliennes faisaient hier à Gaza, la Fédération de Russie le fait aujourd’hui ». RSF a d’ailleurs déposé des plaintes pour crimes de guerre contre Israël auprès de la Cour pénale internationale au sujet des journalistes tués à Gaza.
· Une menace économique insidieuse : Le classement 2025 révèle que la fragilisation financière des médias est devenue une menace majeure. Dans près d’un tiers des pays, des médias ferment régulièrement pour des raisons économiques, créant des « déserts informationnels ».
Célébrer les héros de l’information
Face à cette adversité, le festival a été l’occasion de célébrer le courage des « obstinés ». La cérémonie du Prix RSF pour la liberté de la presse a récompensé des voix essentielles et persécutées :
· Sevinj Vagifgizi (Azerbaïdjan, Prix du Courage) : Rédactrice en chef du site indépendant Abzas Media, elle purge une peine de neuf ans de prison. Depuis sa cellule, elle continue de dénoncer les violations des droits humains.
· Bisan Owda (Palestine, Prix de l’Impact) : Cette jeune journaliste de Gaza, suivie par des millions de personnes sur les réseaux sociaux, documente inlassablement la vie sous les bombardements. Sa phrase signature, « C’est moi Bisan de Gaza, et je suis toujours vivante », est devenue un symbole de résistance.
· Shin Daewe (Birmanie, Prix de l’Indépendance) : Condamnée à la prison à perpétuité (puis à 15 ans) par la junte militaire pour « complicité de terrorisme », cette réalisatrice est un exemple du prix de la dissidence.
Une organisation dans le viseur, un combat qui évolue
Ce militantisme a placé RSF dans le collimateur de régimes autoritaires. L’organisation est désignée « indésirable » en Russie, ciblée par des campagnes de deep fakes, et « ne [porte] pas dans son cœur » du Parti communiste chinois, selon les mots de son directeur.
Pour y faire face, RSF a développé un « hyper-activisme ». Elle mène des actions offensives en justice pour lutter contre l’impunité des crimes commis contre les journalistes. Sur le front numérique, elle a lancé en 2024 un bouquet satellitaire pour diffuser des médias russes indépendants, et son opération « Collateral Freedom » maintient l’accès à environ 150 sites d’information censurés dans le monde.
Le droit à une information fiable, combat de demain
Pour ses 40 ans, RSF élargit son horizon. Thibaut Bruttin l’a affirmé : « La liberté de la presse n’est ni un acquis, ni un donné ». Le nouvel enjeu est de défendre le droit des citoyens à une information fiable. Cela implique de s’attaquer à la marginalisation du journalisme de qualité dans l’espace numérique, noyé sous les contenus algorithmiques.
En lançant la Journalism Trust Initiative (JTI), une norme internationale pour la transparence des médias désormais adoptée par plus de 2 000 titres, RSF tente de tracer une voie. Son combat, conclut le directeur, reste collectif : « Nous sommes Reporters sans frontières, mais nous ne serions pas Reporters Sans Frontières sans vous ».
Emmanuel Ekouli
