Quelques semaines à peine après l’affaiblissement de la loi européenne sur le devoir de vigilance par les eurodéputés, son équivalent français trouve une première application retentissante dans le secteur agroalimentaire. Le géant français Compagnie Fruitière, leader de l’importation de bananes en Europe, a été mis en demeure le 9 décembre par un collectif d’ONG, dont Transparency International et ActionAid France, pour des atteintes présumées aux droits humains et à l’environnement dans sa filiale camerounaise, les Plantations du Haut Penja (PHP).
Une filiale camerounaise sous pression
La PHP,qui exploite près de 5 000 hectares de bananeraies dans l’ouest du Cameroun et emploie environ 6 000 personnes, est au cœur de la procédure. Les organisations signataires dénoncent des conditions de travail alarmantes : des journées pouvant atteindre 12 à 15 heures pour un salaire dérisoire d’environ 90 euros mensuels, des licenciements abusifs fréquents et une exposition des travailleurs à des pesticides dangereux sans protection individuelle suffisante. Ces allégations surviennent alors que la filiale traverse une période de turbulences économiques. Selon les données de l’Association bananière du Cameroun, les exportations de la PHP ont chuté de 10% en juillet 2025 par rapport à l’année précédente. Une tendance à la baisse également observée en avril 2025, où ses exportations avaient reculé de 10.6%.
Des engagements environnementaux face aux accusations
Ces mises en cause contrastent avec les engagements publics et les investissements technologiques affichés par le groupe marseillais.Compagnie Fruitière promeut une « feuille de route pour une production durable » élaborée avec le WWF France, prévoyant notamment d’étendre ses surfaces cultivées en bio et de réduire l’usage de produits phytosanitaires. Le groupe a aussi développé un logiciel agricole innovant, FARMS, déployé sur 14 000 hectares. Présenté comme un outil d’agriculture de précision, il vise à optimiser les rendements, réduire la pression des maladies et permettre une meilleure traçabilité du travail. Pour ses promoteurs, cette technologie est un levier pour une production plus durable et un moyen de « responsabiliser les gens, pas de les remplacer ».
Un marché en recomposition
La baisse d’activité de la PHP,le leader historique, profite à ses concurrents directs et redessine le marché camerounais de la banane, pourtant crucial pour les exportations nationales. En juillet 2025, tandis que la PHP perdait 1 021 tonnes d’exportations, la Cameroon Development Corporation (CDC) a vu ses expéditions bondir de 46.8%. Dans le même temps, une autre filiale de Compagnie Fruitière au Cameroun, la Compagnie des Bananes de Mondoni (CDBM), a accru ses exportations de 41.8%. Cette dynamique concurrentielle a permis au secteur dans son ensemble d’afficher une croissance de 8.4% des exportations en juillet 2025.
La mise en demeure adressée à Compagnie Fruitière lance un test concret pour la loi française sur le devoir de vigilance des multinationales. Elle place le groupe dans l’obligation de répondre point par point aux accusations et de démontrer l’efficacité de ses dispositifs de contrôle sur sa chaîne d’approvisionnement. La suite de la procédure, qui pourrait conduire devant le tribunal judiciaire de Paris, sera scrutée comme un premier indicateur de la capacité de ce texte à impacter les pratiques des grands groupes à l’étranger.
Emmanuel Ekouli
