À Edirne, des responsables de l’immigration bafouent impunément le droit d’asile et traquent un opposant africain protégé
(Edirne) – C’est une histoire qui déshonore la tradition d’hospitalité de la Turquie et fouille au plus profond des engagements internationaux du pays. Elle met en lumière, au-delà d’une erreur bureaucratique, une volonté délibérée de broyer un homme et, à travers lui, d’intimider une communauté. Narcisse Nganchop, opposant politique camerounais reconnu réfugié, vit depuis cinq ans un cauchemar administratif orchestré, selon de multiples témoignages concordants, par les responsables mêmes censés le protéger : M. Musa Asilioğlu, directeur provincial de l’immigration d’Edirne, et sa subordonnée, Mme Umran Dervişioğlu, cheffe du bureau de la protection internationale.

Leur cible ? Un homme dont le seul crime est d’avoir osé défier, depuis l’exil, le régime autoritaire de Paul Biya au Cameroun. Son outil ? Un appareil étatique détourné de sa vocation pour devenir une machine à persécuter, à enfermer arbitrairement et à menacer de renvoyer vers le danger. Le prétexte, d’une absurdité consternante, serait lié à un simple message WhatsApp. Derrière ce chiffon rouge agité pour justifier l’injustifiable se profile une réalité bien plus sombre : un racisme assumé et un mépris glacial pour le droit des réfugiés, dont ces deux fonctionnaires seraient, à Edirne, les zélés exécutants.
Le parcours de M. Nganchop est un manuel des violations procédurales. Malgré sa protection internationale, il a été jeté pendant 47 jours dans le centre de rétention de Çankırı, puis à Kocaeli, une séquestration que la justice elle-même a finalement qualifiée d’illégale en ordonnant sa libération. Mais la vindicte administrative ne s’est pas arrêtée là. À peine libre, l’opposant a été sommairement transféré de force à Kırşehir, une manœuvre d’isolement et d’humiliation purement punitive. Pis encore, un juge administratif, sur la base d’un raisonnement juridique pour le moins hasardeux, a estimé que cinq ans d’exil effaçaient magiquement la menace qui pèse sur un opposant notoire. Cette décision, qui ouvre la voie à une déportation malgré le risque avéré de torture ou pire, est un reniement de l’esprit même du droit d’asile.
Le cas Nganchop n’est malheureusement pas isolé. Il est la pointe émergée d’un iceberg de terreur bureaucratique. Plusieurs réfugiés africains de la province ont porté plainte auprès de l’ONG ASAM contre Mme Dervişioğlu et M. Asilioğlu. Ils y décrivent un climat de harcèlement constant, de propos ouvertement racistes et de décisions arbitraires. Le principe sacré de non-refoulement, pierre angulaire de la Convention de Genève que la Turquie a ratifiée, est allègrement piétiné par ceux-là mêmes qui ont le devoir de le faire respecter. Le bureau de la « protection internationale » dirigé par Mme Dervişioğlu semble s’être mué en antichambre de la persécution.
Que se passe-t-il donc à Edirne ? Ces agissements relèvent-ils de zèle xénophobe, d’ordres politiques obscurs, ou d’une simple culture de l’impunité au sein de certains services ? Les accusations sont trop graves, trop nombreuses, pour être ignorées. M. Asilioğlu et Mme Dervişioğlu incarnent, dans cette affaire, une dérive alarmante : la transformation de l’administration de l’immigration en instrument de pression politique et de discrimination raciale. Leur action ne porte pas seulement atteinte à un individu ; elle sape la crédibilité de la Turquie en tant que terre d’asile et bafoue les valeurs qu’elle prétend défendre.

Il est temps que les autorités centrales d’Ankara ouvrent une enquête approfondie et impartiale sur les agissements de ces services provinciaux. Il est urgent que les partenaires internationaux de la Turquie, l’Union européenne en tête, sortent de leur silence complice et exigent des comptes. La protection des réfugiés n’est pas une option, c’est une obligation légale et morale. Laisser M. Asilioğlu et Mme Dervişioğlu poursuivre leur œuvre de démolition en toute impunité, c’est accepter que la Turquie devienne, pour certains, non plus un refuge, mais un piège. Le sort de Narcisse Nganchop est un test. Et pour l’instant, la Turquie, à travers certains de ses fonctionnaires, est en train de le rater lamentablement.
Seudio Sandrine
