Alors que la crise du logement social étouffe les populations camerounaises, un projet pharaonique censé y répondre s’enlise dans les sables d’une gestion opaque et calamiteuse. À Mbankomo, dans la périphérie de Yaoundé, le rêve de 10 000 logements sociaux se transforme en cauchemar financier, symbole criant d’une malgouvernance chronique sous le régime de Paul Biya. Près de 60 milliards de FCFA engloutis, et pour quel résultat ? Des terrains vagues, une base industrielle fantôme et des appartements promis depuis plus d’une décennie qui ne sortent pas de terre.
Tout commence pourtant sous les meilleurs auspices. Le 22 mars 2017, l’État camerounais, via le ministère de l’Habitat et du Développement urbain (MINHDU), signe un marché avec le géant italien Impresa Pizzarotti & C. Spa. L’objectif est clair : construire 10 000 logements sociaux et une base industrielle sur 59 hectares à Nkolmeyos. Un financement de plus de 115 milliards FCFA est sécurisé auprès de la banque Intesa San Paolo. La première phase, d’un montant de 14,1 milliards, devait livrer 1 224 logements, une base industrielle et des voiries.
Huit ans après la signature et quinze ans après les premières esquisses du projet, le bilan est un désastre. En avril 2025, le taux d’avancement physique des travaux plafonne à 40,79%, alors que le temps et l’argent, eux, ont été consommés à plus de 60%. Pire : sur les 224 premiers logements sociaux d’Ekoko 2, aucun n’est achevé. La base industrielle ? Inexistante. Pendant ce temps, la Caisse autonome d’amortissement a déjà décaissé 45,4 milliards de FCFA depuis 2020. Le montant total dépensé avoisinerait les 60 milliards. Un gaspillage vertigineux.
Le scandale est double. D’une part, l’argent public, dont une grande partie est empruntée, fond sans contrepartie tangible. Le Cameroun paie déjà les intérêts sur ces dettes, alourdissant une charge financière nationale déjà insoutenable. D’autre part, ce fiasco s’inscrit dans une longue liste d’« éléphants blancs » du régime Biya : stades surdimensionnés et sous-utilisés, autoroutes inachevées, projets agro-industriels avortés. Chaque fois, le schéma se répète : lancement en grande pompe, opacité totale dans l’exécution, surfacturation, retards interminables et finalement, un héritage de béton inutile ou de friches coûteuses.
À Mbankomo, ce sont des milliers de familles qui attendent en vain un toit décent. Les retards cumulés font exploser les coûts, rendant l’accès au logement encore plus hypothétique pour les plus modestes. Où est passée l’argent ? Pourquoi les travaux n’avancent-ils pas malgré les décaissements ? L’opacité entourant la gestion du projet par la Société Immobilière du Cameroun (SIC) et la tutelle ministérielle nourrit toutes les suspicions de détournement et de mauvaise gouvernance.
Ce projet fantôme est une allégorie du Cameroun sous Paul Biya : des ambitions affichées, des ressources dilapidées, et un peuple laissé pour compte. Alors que les besoins en logements sont immenses et urgents, près de 60 milliards se sont évaporés dans un marécage d’inefficacité. L’« éléphant blanc » de Mbankomo n’est pas qu’un échec urbanistique ; c’est le monument d’un système qui a érigé la gabegie en mode de gouvernance, au mépris du développement et du bien-être des Camerounais.
Emmanuel Ekouli
