Sous l’apparente rationalité de la simultanéité des rencontres — instaurée depuis hier au nom d’une équité procédurale — se déploie une dramaturgie bien plus complexe, où le jeu se trouve souvent subordonné à la gestion, et l’élan créatif à la stratégie de conservation.
La prolifération de rencontres closes, aux scores vierges et aux rythmes atones, témoigne d’une économie de la prudence devenue paradigme dominant. Le football n’y est plus envisagé comme espace d’invention ou de transgression ludique, mais comme une science comptable des points, où l’orthodoxie tactique supplante l’audace et où l’anticipation anxieuse du résultat neutralise toute spontanéité.
À l’opposé de cette ataraxie collective, certaines sélections imposent une suprématie presque didactique, transformant la confrontation en démonstration. Ces écarts ne relèvent ni du hasard ni d’une contingence passagère ; ils sont l’expression d’un différentiel structurel profond, produit d’histoires institutionnelles dissemblables, de politiques de formation inégalement pensées et d’investissements dont la constance varie selon des logiques parfois exogènes au sport lui-même.
La CAN apparaît alors comme un espace paradoxal :
un tournoi qui célèbre l’unité continentale tout en exposant ses fragmentations ;
une vitrine de talents individuels éclatants, enchâssés dans des cadres organisationnels parfois défaillants ;
une compétition qui proclame l’équité comme principe cardinal, tout en laissant subsister des asymétries quasi systémiques.
Les rencontres programmées aujourd’hui ne se réduisent donc pas à de simples enjeux de qualification. Elles cristallisent une interrogation plus fondamentale : le football africain peut-il se penser autrement que dans la réaction et l’ajustement permanent ? Peut-il s’extraire d’une rationalité gestionnaire pour renouer avec une éthique du jeu, fondée sur le risque, l’inattendu et la création collective ?
À force de normer, de synchroniser et de calculer, le danger est grand de produire un football dévitalisé, vidé de sa charge émotionnelle et symbolique. Or, c’est précisément dans l’excès, l’imprévisibilité et parfois même le désordre que le football africain a historiquement forgé sa singularité et sa puissance d’attraction.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui se qualifiera, mais quel football l’Afrique entend offrir à elle-même et au monde.
Mireille Ngosso
