Au Cameroun, les femmes sont en première ligne face aux dérèglements climatiques, mais restent freinées par une fracture numérique persistante. Cette tribune de Baltazar Atangana, expert en genre, interroge la capacité du pays à transformer ces défis en opportunité d’égalité et de résilience.
Le Cameroun est aujourd’hui confronté à une double mutation. D’un côté, la crise climatique fragilise les territoires, bouleverse l’agriculture et accentue les inégalités sociales. De l’autre, le numérique s’impose comme un outil incontournable de gouvernance, de communication et de résilience. Mais derrière cette promesse technologique se cache une fracture de genre qui menace de laisser les femmes en marge. La question n’est pas seulement technique, elle est politique : le Cameroun peut-il faire du numérique un levier de justice climatique et d’égalité, ou en fera-t-il un nouvel instrument d’exclusion ?
Climat et vulnérabilité féminine au Cameroun
Les données climatiques sont alarmantes. Entre 1974 et 2020, la température moyenne a augmenté de près d’un degré, avec un réchauffement plus marqué dans le Nord. Les précipitations ont diminué de près de trois millimètres par décennie, accentuant la désertification et fragilisant l’agriculture familiale. Ces évolutions se traduisent par des pertes de récoltes, une insécurité alimentaire croissante et une pression accrue sur les ressources en eau.
Les femmes, qui assurent l’essentiel de la production vivrière et de la gestion domestique, sont en première ligne. Elles subissent directement les effets du climat, mais leurs voix restent marginalisées dans les débats sur la transition écologique. La vulnérabilité climatique devient ainsi une vulnérabilité sociale et politique, révélant une asymétrie profonde : celles qui portent le fardeau de la crise sont celles qui disposent du moins de moyens pour y répondre.
Dans les zones rurales, les femmes consacrent en moyenne plus de quatre heures par jour à la collecte de l’eau et du bois, des tâches rendues plus difficiles par la dégradation des écosystèmes. Cette charge invisible limite leur accès à l’éducation, à la formation et à l’emploi. Le climat ne détruit pas seulement les récoltes, il enferme les femmes dans un cycle de précarité qui réduit leur capacité à participer à la transformation du pays.
Numérique et fracture de pouvoir
Le numérique est présenté comme une solution pour renforcer la résilience. Applications mobiles pour l’agriculture intelligente, plateformes de financement vert, systèmes d’alerte météorologique par SMS : les outils existent et leur potentiel est réel. Mais leur accès reste profondément inégal. Moins de 35 % des femmes rurales camerounaises disposent d’un smartphone connecté, contre près de 50 % des hommes. Cette fracture numérique n’est pas seulement une question d’équipement, elle est une fracture de pouvoir. Elle détermine qui accède à l’information, qui mobilise des financements, qui participe aux débats sur la transition écologique et qui reste invisible.
Pourtant, les femmes inventent leurs propres réponses. Dans le Nord-Cameroun, des coopératives féminines utilisent WhatsApp pour coordonner la vente de produits agricoles et contourner les intermédiaires. Ces initiatives montrent que le numérique peut devenir un outil d’émancipation, mais elles demeurent fragiles et dépendantes d’un accès limité aux infrastructures. Le risque est que ces efforts restent marginaux si les politiques publiques ne prennent pas en compte la dimension de genre dans la transition numérique.
Le numérique n’est pas neutre. Il peut être un instrument de domination ou un levier de justice. Dans le Cameroun contemporain, il est urgent de penser le numérique comme une infrastructure de redistribution, capable de donner aux femmes les moyens de transformer leur vulnérabilité en pouvoir d’action.
Pour une justice numérique et climatique
La justice climatique ne peut être atteinte sans une justice numérique. Les deux sont indissociables. Démocratiser l’accès aux outils digitaux pour les femmes, les inclure dans les projets de résilience et valoriser leurs savoirs locaux comme ressources stratégiques sont des conditions essentielles. Les pratiques traditionnelles de gestion de l’eau ou de préservation des semences, souvent portées par les femmes, doivent être intégrées dans les plateformes numériques de gouvernance environnementale.
Il ne s’agit pas seulement d’équiper les femmes de smartphones ou de leur donner accès à Internet. Il s’agit de transformer les rapports sociaux de pouvoir. Le numérique doit devenir un espace où les femmes peuvent produire du savoir, influencer les politiques publiques et construire des solidarités transnationales. Dans un pays où les inégalités de genre restent profondes, cette transformation est une condition de survie collective.
Un avenir à construire ensemble
Le Cameroun est à un carrefour historique. Le climat impose une urgence, le numérique ouvre une promesse, mais les inégalités de genre menacent de transformer cette promesse en exclusion. La véritable question n’est pas de savoir si le numérique peut sauver le Cameroun, mais si les femmes auront les moyens d’en faire un outil de justice et de résilience.
Densifier la conclusion, c’est rappeler que l’avenir ne se joue pas seulement dans les chiffres ou les technologies, mais dans la capacité d’un pays à reconnaître la valeur de toutes ses citoyennes. Les femmes ne sont pas des victimes passives du climat, elles sont des actrices de solutions. Elles ne sont pas des bénéficiaires secondaires du numérique, elles doivent en être des architectes.
Si le Cameroun parvient à articuler justice climatique et justice numérique, il pourra transformer une double crise en opportunité historique. Mais si les femmes restent en marge, la transition écologique et digitale ne sera qu’une illusion technocratique, incapable de répondre aux réalités sociales. Le choix est clair : construire un avenir avec elles, ou persister dans un modèle qui les exclut.
Baltazar Atangana
