La modernisation des services des titres de transport a généré 7,1 milliards FCFA en 2025, une performance qui interroge autant qu’elle réjouit.
Yaoundé – Les chiffres, officiels et relayés par les médias nationaux, sont sans appel : en 2025, la digitalisation des procédures pour l’obtention des cartes grises et permis de conduire a fait entrer 7,1 milliards de FCFA dans les caisses de l’État camerounais. Une manne financière qui contraste violemment avec les recettes habituelles, estimées autour de 1,4 milliard FCFA avant cette réforme. Cette performance, saluée par les médias comme La Voix du Centre comme un « bel exemple » de transformation numérique bénéfique, soulève pourtant une question cruciale et politiquement sensible : que révèle-t-elle du niveau de corruption qui gangrenait – et gangrène encore – l’ancien système ?
Un succès technique indéniable
L’initiative, portée par une plateforme en ligne, a indéniablement modernisé un service public notoirement décrié. Les usagers y gagnent en transparence et en simplicité : réduction des files d’attente interminables, processus clarifiés, délivrance de quelque 419 000 titres en un an selon EcoMatin. La « traçabilité » offerte par le numérique a permis de colmater d’importantes fuites, transformant des revenus qui semblaient autrefois s’évaporer dans les méandres de l’administration en une ressource budgétaire palpable.
L’ombre portée d’un système antérieur
C’est précisément cette efficacité nouvelle qui agit comme un révélateur. Le bond des recettes, multipliées par cinq, dessine en creux l’ampleur des détournements et des pratiques frauduleuses qui prévalaient auparavant. Les 5,7 milliards FCFA « supplémentaires » représentent, en réalité, l’estimation monétaire d’une corruption systémique qui faisait des titres de transport un terreau fertile pour le « gombo », les pots-de-vin et les surfacturations. Cette somme colossale, désormais captée par l’État, était auparavant partagée entre un réseau informel d’agents véreux, d’intermédiaires et de complices.
Une victoire à relativiser
Si le secteur des cartes grises et permis apparaît assaini, il ne saurait être le miroir de l’ensemble de l’administration camerounaise. Cette réussite ciblée met en lumière l’étendue du chemin restant à parcourir. La corruption, classée comme endémique au Cameroun par Transparency International, a simplement migré vers d’autres secteurs moins digitalisés ou moins surveillés : marchés publics, douanes, gestion foncière, recrutement dans la fonction publique… La digitalisation est un outil puissant, mais elle ne fait pas disparaître par magie les réflexes prédateurs ni les réseaux d’influence.
La vigilance comme nouveau mantra
Le véritable test pour les autorités sera la généralisation et la pérennisation de cette transparence. Les observateurs pointent plusieurs défis : la résistance des acteurs bénéficiant de l’ancien système, les tentatives de détournement de la plateforme elle-même, et le risque de créer de nouvelles formes de corruption « high-tech ». La tentation reste grande, pour certains, de créer des barrières artificielles dans le processus en ligne pour justifier un retour au « service en personne » et à ses commissions occultes.
Une lueur, pas une révolution
L’explosion des recettes des titres de transport est une excellente nouvelle et prouve que des progrès sont possibles lorsque la volonté politique rencontre des solutions technologiques adaptées. Elle démontre que des milliards peuvent être récupérés pour le financement du développement national. Cependant, elle ne signe pas la fin de la corruption au Cameroun. Elle en expose, au contraire, l’ampleur historique dans un secteur précis. Cette réussite doit être célébrée, mais aussi utilisée comme un argument massue pour exiger la même transparence dans tous les ministères et toutes les administrations. Le Cameroun a prouvé qu’il pouvait colmater une brèche. Le citoyen attend désormais qu’il s’attaque à la digue tout entière. La digitalisation est un remède, pas un vaccin. Et dans un corps administratif aussi malade, le traitement doit être complet pour être efficace.
Emmanuel Ekouli
