Yaoundé, le 30 janvier 2026 – Selon des informations exclusives de l’agence Bloomberg, le Cameroun aurait procédé, mercredi 28 janvier, à une émission d’eurobonds sur les marchés internationaux pour un montant de 750 millions de dollars, soit approximativement 420,3 milliards de francs CFA. Cet emprunt, structuré sur une durée de cinq ans, serait proposé aux investisseurs avec un taux d’intérêt alléchant de 10,12%. Une opération qui, en apparence, relève de la gestion financière courante, mais qui, scrutée à la lumière de l’endettement croissant du pays, suscite l’inquiétude des économistes et des observateurs de la société civile.
Une stratégie d’endettement devenue chronique
Cette émission s’inscrit dans une trajectoire inquiétante. Sous les 42 années de présidence de Paul Biya, la dette publique camerounaise a connu une croissance exponentielle, souvent justifiée par les nécessités du développement et des grands projets d’infrastructures. Cependant, le ratio dette/PIB, un indicateur clé de la santé économique, frôle désormais des niveaux périlleux. L’État emprunte régulièrement, non seulement auprès des bailleurs traditionnels comme le FMI ou la Banque mondiale, mais aussi de plus en plus sur les marchés financiers, auprès de créanciers privés moins patients et beaucoup plus exigeants en termes de rendement.
Le taux de 10,12% sur cette nouvelle émission est, à cet égard, un signal rouge. Il est considérablement plus élevé que les prêts concessionnels accordés par les institutions multilatérales. Ce « premium de risque » reflète la perception négative des investisseurs internationaux sur la solvabilité du Cameroun et la gestion de son économie. En d’autres termes, le pays paie très cher sa crédibilité financière, érodée par des défis structurels : une dépendance aux matières premières, une corruption endémique, une inefficacité dans l’exécution des projets financés par la dette, et des tensions sociopolitiques dans plusieurs régions.
Un fardeau reporté sur l’avenir
L’annonce d’un remboursement dans cinq ans semble offrir un répit. En réalité, elle masque une réalité plus sombre : la dette camerounaise est de plus en plus « chère » et son service absorbe une part croissante des ressources nationales. Les 420,3 milliards de FCFA empruntés aujourd’hui devront être remboursés, avec des intérêts cumulés faramineux, prélevés sur les budgets futurs. Ce sont des fonds qui ne seront pas investis dans l’éducation, la santé, la création d’emplois pour une jeunesse désœuvrée, ou dans la transition énergétique.
« C’est un cercle vicieux qui s’installe, » analyse un économiste camerounais sous couvert d’anonymat, par crainte de représailles. « On emprunte à taux élevé pour combler des déficits et refinancer d’anciennes dettes. Le service de la dette grignote le budget, ce qui crée de nouveaux besoins de financement… et on réemprunte. La souveraineté économique du pays s’en trouve graduellement hypothéquée. »
L’opacité, un motif supplémentaire d’inquiétude
Comme souvent, les conditions exactes et l’affectation précise de ces fonds restent entourées d’un flou artistique. Les « sources proches du processus » citées par Bloomberg contrastent avec le manque de transparence démocratique. Le Parlement, constitutionnellement chargé du contrôle des finances publiques, joue-t-il son rôle pleinement dans l’autorisation et le suivi de ces emprunts massifs ? La société civile a-t-elle accès aux détails des contrats ? L’histoire récente des financements de grands projets, parfois entachés de surfacturation, ne permet pas d’être optimiste.
Cette nouvelle ligne de crédit intervient dans un contexte économique mondial tendu (taux directeurs élevés, coût de la vie en hausse) et national difficile, où les populations subissent déjà de plein fouet l’inflation et les difficultés quotidiennes.
Quel héritage pour l’après-Biya ?
À 92 ans, le président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, façonne une économie camerounaise lourdement endettée. La question qui se pose avec une acuité croissante est celle de l’héritage laissé aux générations futures. Quel gouvernement, quelle administration devra assumer le remboursement de ces dettes contractées aujourd’hui, souvent pour financer des projets aux retombées incertaines pour la majorité des Camerounais ?
Le risque est double : financier, avec une possible crise de la dette si les exportations ou la croissance viennent à faiblir ; et politique, avec le mécontentement d’une population de plus en plus consciente que la facture de décennies de gestion opaque lui sera présentée demain. Le Cameroun de 2026 continue de creuser, sous le régime de Paul Biya, un puits financier dont la profondeur pourrait bien déterminer les marges de manœuvre de ses dirigeants pour les décennies à venir. L’euphorie des marchés pour cette nouvelle émission à 10,12% pourrait bien se révéler être le chant des sirènes pour l’économie nationale.
Emmanuel Ekouli
