Une onde de choc parcourt le monde académique camerounais. Depuis fin janvier, une liste de 1 033 noms d’agents du ministère de l’Enseignement supérieur, supposés absents du territoire national, circule sur les réseaux sociaux comme une accusation publique. À l’origine de ce document explosif : le ministère des Finances, qui exige, sous peine de suspension immédiate des salaires, des preuves tangibles de présence physique de ces fonctionnaires. Une méthode brutale qui, sous couvert d’assainissement, révèle un système à bout de souffle et jette le discrédit sur une profession déjà fragilisée.

L’affaire est plus qu’une simple erreur administrative. Elle est le symptôme d’une gestion d’État à la fois opaque et laxiste, qui bascule soudain dans l’arbitraire. Comment est-il possible qu’une « liste de travail », selon les termes du ministère des Finances, se retrouve dans l’espace public, soumettant des universitaires de renom à la vindicte populaire et à la suspicion généralisée ? La reconnaissance, par le ministère lui-même, d’un « manque de pédagogie » est un euphémisme insupportable. Il s’agit d’une faute grave, d’une violation de la dignité des personnels et d’une amputation de leur crédibilité scientifique internationale.

Le cas du professeur Serge Hubert Togouet Zebaze est emblématique de l’absurdité du procédé. Cet hydrobiologiste reconnu, représentant syndical, a découvert son nom sur cette liste infamante alors qu’il supervisait activement des thèses de doctorat à l’université de Yaoundé I. « Comment l’aurais-je fait en étant absent ? », s’interroge-t-il, avec une colère froide. Sa question, légitime, en soulève une autre, plus fondamentale : sur quels critères aussi rudimentaires et visiblement défaillants cette liste a-t-elle été établie ? La simple collecte des données de sortie du territoire sur cinq ans, sans croisement avec les activités professionnelles, les congés autorisés ou les missions académiques, est d’une indigence consternante. Elle réduit la complexité d’une carrière universitaire – ponctuée de colloques, de coopérations internationales et de recherches sur le terrain – à un simple comptage de tampons dans un passeport.

Pire encore, cette opération de police administrative, présentée comme une chasse aux « fonctionnaires fantômes », rate sa cible et se transforme en injustice flagrante. Le professeur Zebaze le dénonce avec force : si le syndicat est favorable à une purge des véritables absents qui privent de postes de jeunes docteurs, la liste publiée est « une injure ». Elle inclut des enseignants en poste et actifs, tandis que de nombreux cas notoires d’absence prolongée échappent manifestement au filet. Cette sélection hasardeuse crée un profond sentiment d’iniquité et sape la confiance dans l’action de l’État.

Le scandale dépasse largement le seul secteur de l’Enseignement supérieur. La note interministérielle évoque, tous ministères confondus, près de 11 000 agents publics potentiellement concernés par ces absences. Ce chiffre astronomique, s’il est avéré, peint le tableau d’une administration camerounaise en partie fictive, où des salaires continueraient à être versés à des personnes ayant quitté le pays, parfois depuis des années. Cette hémorragie financière est intolérable dans un contexte de restrictions budgétaires et de pressions sociales.

Mais la réponse apportée – un fichage massif et public – n’est pas à la hauteur des enjeux. Elle substitue à une réforme en profondeur, transparente et concertée, une sanction collective et humiliante. Elle fait porter sur les seuls agents, y compris ceux qui servent leur pays avec dévouement, le poids des dysfonctionnements d’un système dont la responsabilité est d’abord politique et hiérarchique. Où étaient les contrôles internes ? Où est la gestion rigoureuse des personnels ? Pourquoi avoir laissé une telle situation perdurer avant de réagir par une mesure aussi brutale et maladroite ?

Cette liste est un coup de tonnerre dans un ciel déjà lourd de tensions. Elle démontre, si besoin était, l’urgence d’une modernisation et d’une moralisation de la fonction publique camerounaise. Mais cette nécessaire assainissement ne peut se faire dans la précipitation, l’approximation et l’humiliation. Il exige des procédures claires, équitables, respectueuses du droit et du travail de chacun. L’État se doit d’être exemplaire. En publiant cette liste, il a failli à son devoir de protection de ses agents et de garant de l’ordre. L’Enseignement supérieur, pilier de l’avenir du pays, mérite mieux qu’un traitement à la serpe. Le gouvernement doit immédiatement rectifier le tir, présenter des excuses aux personnels injustement mis en cause et engager, avec les représentants syndicaux, un audit sérieux et ciblé. La crédibilité de l’État et l’honneur de ses serviteurs sont en jeu.

Seudio Tchakounté Sandrine

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