Libreville, le 6 février 2026 – Un coup de tonnerre a frappé l’architecture institutionnelle de l’Afrique centrale. Par une décision radicale entrée en vigueur hier, 5 février 2026, le Président de la Commission de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), Baltazar Engonga Edjo’o, a annoncé la suspension provisoire de l’ensemble des activités et missions de l’institution. Cette mesure d’urgence, inédite dans l’histoire de la communauté, plonge la zone des six États membres (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, Tchad) dans une incertitude profonde quant à l’avenir de son projet d’intégration.
Le communiqué officiel, d’une sécheresse administrative qui ne masque pas l’ampleur de la catastrophe, est sans ambiguïté. Il décrit un niveau de trésorerie « plus que préoccupant », imposant un « arrêt immédiat » pour éviter un effondrement total. Le sommet de la Commission dresse un constat sans appel : la dégradation continue des finances, accentuée par l’échec patent des relances auprès des États membres, impose une cure d’austérité drastique. Désormais, seules les interventions d’une importance « hautement stratégique » pourront obtenir une autorisation exceptionnelle. En clair, les grands projets d’infrastructures régionales, les programmes de sécurité alimentaire, les missions de supervision économique et une grande partie de l’administration sont à l’arrêt.
La TCI, talon d’Achille de l’intégration
Au cœur de cette paralysie soudaine se trouve l’épineuse question du recouvrement de la Taxe Communautaire d’Intégration (TCI). Principal levier de financement autonome de la CEMAC, cette taxe de 1% prélevée sur les importations en provenance des pays hors-CEMAC est depuis des années son talon d’Achille. Les arriérés de paiement des États membres, dont les montants exacts sont gardés confidentiels mais que des sources internes qualifient de « colossaux », ont fini par vider les caisses. « La mission circulaire envoyée aux capitales pour réclamer les fonds dus est revenue les mains largement vides. La solidarité financière, pilier de toute communauté, s’est évaporée », confie sous couvert d’anonymat un haut fonctionnaire de la Commission basée à Libreville.
Créée en 1994 pour harmoniser les échanges, converger les politiques économiques et garantir la stabilité monétaire via la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) et le Franc CFA, la CEMAC se retrouve aujourd’hui face à un défi de survie institutionnelle. Cette suspension générale est l’aveu brutal d’un dysfonctionnement chronique. Les observateurs pointent depuis longtemps les lourdeurs bureaucratiques, les lenteurs dans la mise en œuvre des réformes communes et, surtout, la prééminence persistante des intérêts nationaux sur l’idéal communautaire.
Une crédibilité régionale en berne
Les conséquences de cette paralysie pourraient être désastreuses. « Cette décision envoie un signal catastrophique aux investisseurs et aux partenaires internationaux sur la capacité de la région à gérer ses institutions communes », analyse le professeur Éric Moupou, économiste spécialiste de l’intégration en Afrique centrale. « Comment croire en une union douanière ou un marché commun quand l’organe central est mis sous respirateur artificiel ? La crédibilité de tout l’édifice est remise en cause. »
La suspension intervient dans un contexte économique régional déjà tendu, marqué par des cours des matières premières fluctuants et des défis sécuritaires persistants dans certaines zones. Elle risque de retarder davantage des projets cruciaux pour le développement et la connectivité des populations. La réaction des États membres, pour l’heure silencieux, est attendue avec une vive inquiétude. Un sommet extraordinaire des chefs d’État sera-t-il convoqué dans l’urgence pour débloquer des fonds et éviter le naufrage ? Rien n’est moins sûr.
Pour l’heure, les bureaux de la Commission à Libreville sont étrangement calmes. Le personnel, placé en « congé technique forcé », guette des consignes. La balle est désormais dans le camp des capitales. La survie de la CEMAC, et avec elle l’idéal d’intégration régionale porté depuis trois décennies, se joue maintenant. Elle dépend d’une seule chose : la volonté politique, longtemps défaillante, des six États de passer enfin de la rhétorique communautaire aux actes financiers concrets. Le compte à rebours a commencé.
Emmanuel Ekouli
