Hier, sous les ors fatigués d’un palais qui sent la naphtaline et l’histoire figée, un vieux disque rayé a grincé une fois de plus. À l’occasion de la 60ème édition de la fête de la jeunesse, Paul Biya, 93 ans au compteur et 43ème discours du même acabit dans la besace, s’est avancé tel un automate reprogrammé pour la énième fois.

Il était là, silhouette raide et voix monocorde, lisant un texte que ses conseillers ont dû sortir du congélateur politique, un texte mité par les années et déconnecté du réel. Pendant de longues minutes, le locataire d’Etoudi a une nouvelle fois osé ce geste d’une violence symbolique inouïe : il a fait semblant de connaître les problèmes de la jeunesse camerounaise.

Ne nous y trompons pas. Comme d’habitude ce ne fut pas un discours. Ce fut une autopsie !

L’autopsie d’un régime qui n’a même plus la force d’inventer de nouveaux mensonges et qui se contente de réchauffer les vieux, comme on réchauffe une bouillie insipide dans une casserole cabossée. Pendant qu’il parlait de « plein-emploi », les diplômés chômeurs, eux, comptaient les tickets de transport pour aller vendre des beignets au bord de la route. Pendant qu’il évoquait la « vitalité de notre démocratie », les coupeurs de route et les rançonneurs opéraient en toute impunité sur les axes secondaires.

Mais le véritable séisme politique de cette soirée ne réside pas dans cette énième litanie paternaliste. Le véritable aveu de faiblesse, le “checkmate” politique que Biya a posé lui-même sur l’échiquier, c’est le silence assourdissant, puis la confirmation implicite qui a suivi : les élections législatives et municipales sont reportées. Encore. Toujours.

L’Homme n’est plus l’homme

Comment qualifier un individu qui, depuis 43 ans, promet le renouveau sans jamais le livrer ? Le terme est lourd, mais il est juste : Paul Biya est aujourd’hui un imposteur en chef. Il n’est plus l’homme de la situation. Il ne l’est peut-être même plus depuis la grande saignée des années 90. Alors, en 2026, face à une jeunesse qui n’était pas née lors de son accession au pouvoir, que peut-il bien incarner ?

Il incarne un artefact

Il est le chef d’orchestre d’une symphonie qui tourne en boucle sur un vieux vinyl rayé. Il parle de l’insertion professionnelle comme on récite une fable, alors que le Cameroun est devenu le royaume du “prenez-soin-de-vous”. Il parle de santé, alors que les hôpitaux de district manquent de paracétamol et que les évacuations sanitaires vers Paris vident les caisses de l’État.

Il connaît les problèmes de la jeunesse ? Mais quel est donc le degré d’aveuglement ou de mépris qu’il faut atteindre pour oser cette phrase ?

Connaît-il l’angoisse du jeune bac+5 de l’université de Ngaoundéré qui poste des CV sur des plateformes fantômes depuis 3 ans sans réponse ? Connaît-il le sentiment de honte du jeune père de famille de New-Bell qui paie 2500 FCFA par jour pour brancher sa maison sur le générateur du voisin car Eneo ne lui fournit que du noir ? Connaît-il le désespoir de cette jeune fille de Bafoussam contrainte de traverser le Nigeria pour tenter l’eldorado européen, quitte à mourir en Méditerranée ?

Non. Il ne connaît rien. Il ne connaît que sa résidence et ses salles d’embarquement VIP

Le coup de force silencieux : le report des élections

Mais hier, le rideau est tombé sur une autre mascarade. Si les Camerounais avaient encore quelques miettes d’espoir dans ce régime, celles-ci ont été définitivement balayées par la nouvelle qui suintait entre les lignes du discours.

Le régime, par la voix de son chef, a acté le report des élections législatives et municipales.

Il faut mesurer le poids de ce geste. Nous ne sommes pas dans un arbitrage technique. Nous sommes dans un hold-up pur et simple.

Officiellement, on nous parlera sûrement de « sécurisation du processus électoral » ou d’« ajustements » pour intégrer la réforme du code électoral. Officieusement, il s’agit d’une seule et unique chose : la peur panique de l’urne.

Le 12 octobre 2025, le peuple camerounais s’est exprimé. Et le message était clair, viscéral, brutal. Malgré un arsenal juridique verrouillé, un découpage électoral taillé sur mesure, un accès inégal aux médias publics et des machines à voter opaques, le régime a senti le souffle du désaveu sur sa nuque. Ce jour-là, Paul Biya a été élu, c’est vrai. Mais il a surtout été massivement rejeté.

Dans les grandes métropoles comme Douala et Yaoundé, dans les bastions historiques du pouvoir, le vote contestataire a atteint des sommets. Le peuple a crié “Assez !”. Et que fait un boxeur sonné qui voit le K.O arriver ? Il recule. Il s’accroche aux cordes. Il temporise.

C’est exactement cela, ce report. Le RDPC est un boxeur sonné. Il refuse de passer sous les projecteurs des élections locales, terrifié à l’idée de perdre les grandes mairies symbole qu’il contrôle encore d’une main tremblante. Perdre Yaoundé II ou Douala III, ce serait perdre les derniers rubans qui maintiennent l’emballage cadeau d’une démocratie de façade.

Ce report n’est pas un acte de gestion. C’est un acte de lâcheté politique. C’est l’aveu que le parti au pouvoir n’est plus celui du peuple, mais celui de l’appareil, des privilèges et des prébendes.

Quand la démocratie devient une monarchie élective

Le Cameroun vit sous un régime qui a depuis longtemps troqué le bulletin de vote contre la lettre de recommandation. Le parti unique est mort en 1990, disent-ils. Pourtant, 36 ans plus tard, l’ADN du monolithisme n’a pas disparu. Il a juste changé de costume.

Ce report des élections est une photographie parfaite de ce régime agonisant. Il n’y a plus de cap, plus de projet. Il n’y a que la survie.

Pendant que Paul Biya parlait de “paix” et “d’unité nationale”, il préparait en réalité le terrain à une nouvelle prolongation du mandat des députés fantômes et des maires gestionnaires de pénuries. Des élus que l’on ne voit que lors des campagnes, des élus qui ne connaissent le terrain que lorsqu’il faut distribuer des pagnes et du riz pour acheter des consciences.

Et la jeunesse, dans tout ça ?

Elle était là, alignée sur les stades, chorégraphiée, uniformisée. On lui a demandé de défiler, de sourire, de brandir des portraits. Pendant ce temps, dans les ministères, on préparait les notes de service pour le report des élections. Le même jour, le père et le fils se sont livrés à deux exercices opposés : l’un mimait l’écoute, l’autre actait l’autocratie.

Le grand gâchis

Nous devons appeler un chat un chat. Ce que nous vivons n’est plus de la gérontocratie, c’est de l’entêtement criminel. Chaque jour qui passe sous cette gestion immobile est un jour de retard pris par la nation camerounaise sur ses voisins.

Pendant que le Rwanda mise sur le digital, que le Ghana attire les startups, que la Côte d’Ivoire reconstruit ses infrastructures, le Cameroun, lui, continue de réciter en chœur “Paul Biya, l’homme de la situation”. Mais l’homme de quelle situation ?

De la situation où la jeunesse est devenue la principale exportation du pays, non pas le cacao ou le pétrole, mais sa chair à canon économique et migratoire ?

Ce 10 février 2026 restera dans les annales comme le jour où Paul Biya a prononcé son 43ème discours à la jeunesse. Un chiffre qui donne le vertige. 43 discours. Soit 43 occasions de changer le cap, 43 rendez-vous manqués, 43 promesses non tenues.

La jeunesse camerounaise n’a pas besoin d’un 44ème discours dans un an. Elle n’a pas besoin de ces monologues poussiéreux qui commencent par « Jeunes de mon pays » et se terminent par des vœux pieux.

Elle a besoin de liberté. Elle a besoin d’horizons. Elle a besoin que ceux qui l’ont conduite dans cette impasse acceptent enfin de lâcher les manettes.

Le report des élections n’est pas une victoire tactique. C’est le symptôme ultime d’un pouvoir qui sait qu’il est minoritaire mais qui refuse de l’admettre. C’est la preuve que demain, si rien ne change, le Cameroun sera toujours gouverné par des hommes qui parlent de modernité avec un langage du passé.

Hier, Paul Biya n’a pas parlé à la jeunesse. Il a parlé à son ombre. Et cette ombre, qui s’allonge démesurément sur le Cameroun, est en train d’étouffer la dernière lueur d’espoir que ce pays pouvait encore avoir.

L’histoire jugera. Mais elle jugera sévèrement non seulement celui qui s’est accroché, mais aussi tous ceux qui, par silence, par intérêt ou par lâcheté, auront permis qu’un seul homme, depuis quatre décennies, transforme une République en bien personnel et une jeunesse en chair à statistiques.

La jeunesse camerounaise ne demande pas l’aumône d’un discours. Elle exige le départ.

Et le report des élections n’est pas un répit. C’est un sursis pour le régime, mais un couperet pour la nation.

Emmanuel Ekouli

Spread the love

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *