Le 10 février dernier, Transparency International a livré son verdict. Tel un couperet qui tombe, sans surprise mais avec la violence du réel, le Cameroun est une nouvelle fois cloué au pilori. Avec un score famélique de 26 sur 100, le pays se vautre à la 142e place sur 182. Loin, très loin de l’émergence. Plus près, beaucoup plus près, du fond du gouffre.

Ce chiffre est une gifle. Une douche froide qui ravive la nausée. Car il intervient après des décennies de prêches présidentiels, de discours calibrés et de promesses solennelles. Depuis le palais d’Etoudi, une voix monocorde ne cesse de nous seriner que “la lutte contre la corruption sera intensifiée”, que “les efforts se poursuivent”, que “la rigueur” est de retour. Des mots. Rien que des mots. De la poudre aux yeux jetée sur un peuple qui crève en silence.

Pendant que Paul Biya parle, le Cameroun coule. Pendant qu’il promet, ses barons pillent. Le classement 2025 n’est pas un accident de parcours. C’est une photographie fidèle d’un système où la prédation est devenue la norme, érigée en mode de gouvernement. Au pays de “l’homme de la situation”, la corruption n’est plus un dysfonctionnement ; elle est le logiciel originel de la machine-État.

Les chiffres qui accusent, le silence qui tue

Vingt-six sur cent. C’est le carnet de notes d’un régime qui n’en finit plus de vieillir sans jamais rendre de comptes. Pendant que l’on gratte les fonds de tiroirs de la Conac (Commission Nationale Anti-Corruption) pour faire du chiffre et arrondir les statistiques, la gangrène, elle, continue de dévorer les chairs vives de la nation.

Pendant que le gouvernement se gargarise de saisies spectaculaires ou de procès bidon contre de petits fonctionnaires véreux, les “gros poissons” continuent de nager en eaux troubles, le ventre plein. Les marchés publics sont systématiquement surfacturés. Les contrats sont attribués à des sociétés off-shore détenues par des ministres ou leurs enfants. Les détournements de fonds destinés aux hôpitaux, à l’éducation ou aux routes sont monnaie courante. Et pendant ce temps, les pontes du régime s’en graissent, achètent des villas à l’étranger et roulent en berlines blindées sur le bitume défoncé de Yaoundé.

Le peuple, grand oublié de la lutte des élites

Car derrière ce score humiliant, il y a une réalité bien plus sordide que des statistiques. Il y a des vies. Il y a ce malade que l’on laisse mourir faute de seringues, détournées pour être revendues au marché noir. Il y a cet enseignant du primaire qui n’est pas payé depuis six mois parce que son salaire a été aspiré par un “comptable fantôme”. Il y a ce jeune diplômé qui doit graisser la patte d’un chef de bureau pour obtenir un stage, ou pire, pour être inscrit sur une liste d’emploi fictive.

Le Cameroun est un paradoxe à lui seul : un pays potentiellement riche, dirigé par une élite de millionnaires en CFA, mais qui laisse ses enfants crever de faim. Pendant que le Président et sa garde rapprochée psalmodient des incantations contre la corruption, le peuple, lui, croupit. Il croupit dans l’attente interminable d’un acte de naissance qui ne viendra pas sans bakchich, d’une prise en charge médicale impossible sans “motivateur”, d’une lumière qui ne s’allume jamais dans les quartiers.

L’heure du bilan n’est plus aux discours

M. Biya, depuis combien d’années nous promettez-vous “l’intensification” de cette lutte ? Depuis combien de décennies vos ministres prêtent-ils serment sur l’autel de la probité avant de plonger leurs mains dans la caisse ? Les rapports du FMI et de la Banque Mondiale se sont empilés sur votre bureau. Tous disaient la même chose : l’impunité est le carburant de la corruption.

Et le classement de Transparency International n’est que le reflet de cette impunité royale. Aucun poids lourd du régime n’a jamais connu la prison pour détournement de deniers publics. On déplace un ministre véreux, on le nomme ambassadeur, on l’oublie. Le système est ainsi fait : il ne punit pas le vol, il le récompense.

Alors, à quoi bon ces énièmes “assises” ou “séminaires gouvernementaux” sur la bonne gouvernance ? À quoi bon ces campagnes d’affichage sur la “corruption, ennemie de la nation” quand le premier étage de la fusée étatique est gangrené par la concussion ?

Il est temps d’arrêter la comédie. Le Cameroun ne remontera pas dans ce classement tant que ceux qui le dirigent continueront de prospérer sur sa misère. La lutte contre la corruption ne se décrète pas dans des discours compassés du 31 décembre. Elle se mène avec des arrestations qui ne regardent pas les papiers d’identité. Elle exige des têtes qui tombent, et non des postes qui se négocient.

Mais au fond, le régime le sait. Tant que l’on pourra échanger le silence du peuple contre quelques sacs de riz, et la dignité d’une nation contre le confort d’une rente, le Cameroun restera scotché en bas du tableau. 142e sur 182. Pas un accident. Une politique d’État.

Emmanuel Ekouli

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