Alors que l’ombre d’Evgueni Prigojine plane encore sur les théâtres de conflits africains, une enquête colossale révèle que sa machinerie de désinformation n’a pas disparu avec lui. Bien au contraire, elle a été absorbée et professionnalisée par les services de renseignement russes, étendant désormais ses tentacules bien au-delà du laboratoire centrafricain.
C’est un dossier de 1 431 pages qui éclaire comme jamais les rouages de l’influence russe en Afrique et en Amérique latine. En octobre 2025, la rédactrice en chef du média The Continent a reçu un mail anonyme contenant une mine d’or pour les enquêteurs du consortium Forbidden Stories : des documents internes au réseau de feu Evgueni Prigojine, le chef du groupe Wagner décédé en 2023.
Plans stratégiques, rapports d’activités, budgets détaillés et biographies d’agents : ce trésor documentaire, analysé par les enquêteurs, permet de lever le voile sur la seconde vie de cette machine à influencer. Loin de s’être délitée après la mort de son créateur et la révolte avortée de sa milice, la toile tissée par Prigojine a été soigneusement reprise en main par le Service de renseignements extérieurs russe (SVR).
Le SVR aux manettes d’une mécanique bien huilée
L’enquête de Forbidden Stories, dont les premières révélations sont publiées ce lundi, met en lumière une transition en douceur mais sans faille. Le “réseau Prigojine”, connu pour ses campagnes de déstabilisation et sa désinformation massive, n’est plus une opération quasi-privée aux méthodes de barbouzes. Il est devenu un outil géopolitique d’État, piloté depuis Moscou avec une rigueur administrative retrouvée.
Les documents révèlent l’ampleur insoupçonnée de cette influence d’État. Des dizaines de sociologues et de politologues russes sont désormais déployés sur le terrain, non pas pour mener des opérations militaires, mais pour élaborer des stratégies d’influence au long cours, méticuleusement affinées pays par pays. L’objectif : modeler les opinions publiques, discréditer les acteurs occidentaux et installer des récits favorables au Kremlin dans les cerveaux, bien avant que les chars n’entrent en scène.
300 000 dollars par mois pour acheter les plumes
Le nerf de la guerre reste l’information. Et sur ce point, le SVR semble avoir hérité d’un budget conséquent. Selon les pièces consultées par les enquêteurs, 300 000 dollars par mois étaient alloués aux médias et journalistes locaux. Une manne financière destinée à rémunérer des relais d’opinion, à payer des articles complaisants et à inonder les réseaux sociaux de contenus pro-russes ou de fausses informations, soigneusement calibrées pour chaque audience.
Cette stratégie, rodée en République centrafricaine, est désormais appliquée à une échelle continentale. L’enquête promet de détailler, dans les semaines à venir, plusieurs cas d’école édifiants.
Du Sénégal à la Libye, la stratégie du chaos
Parmi les révélations les plus explosives, les documents attestent de l’élaboration par les stratèges russes de scénarios de coup d’État au Sénégal. Bien avant les tensions politiques récentes, Moscou envisageait déjà des plans de déstabilisation pour renverser un pouvoir jugé trop proche de l’Occident.
En Libye, ce n’est pas un scénario de putsch qui était sur la table, mais une véritable “stratégie du chaos”. L’objectif était d’exacerber les divisions tribales et politiques pour maintenir le pays dans l’instabilité, verrouillant ainsi tout processus de paix qui aurait pu bénéficier aux rivaux de Moscou.
L’enquête reviendra également en détail sur les manœuvres ayant conduit à la décision du Niger, à l’été 2024, de retirer le permis d’exploitation d’un gisement d’uranium à Orano. Une “expropriation”, comme la qualifient les documents, qui a été méthodiquement préparée par les réseaux d’influence russes pour évincer la France de ses dernières positions stratégiques dans la région.
L’AES, une idée russe avant l’heure ?
Enfin, l’un des documents les plus saisissants, daté de 2023, fait état de la construction imaginée d’une “Confédération de l’indépendance” au Sahel. Un projet qui visait à détacher les régimes proches de Paris de leur allié traditionnel pour les rassembler sous une nouvelle bannière souverainiste.
Cette idée, conçue dans les cabinets de conseil du SVR, a précédé de peu la création officielle de l’Alliance des États du Sahel (AES) entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Une coïncidence troublante qui soulève des questions sur l’influence réelle qu’ont pu avoir ces plans russes sur les décisions des juntes au pouvoir.
En prenant le contrôle des réseaux de Prigojine, le SVR n’a pas seulement repris un héritage empoisonné. Il a transformé une officine de mercenaires en une arme de destruction politique massive, lisse et redoutablement efficace, dont l’Afrique est aujourd’hui le principal champ de bataille. La publication des Africa Files par Forbidden Stories ne fait que commencer à en dévoiler l’ampleur.
Emmanuel Ekouli
