Yaoundé – Le 5 mars 2026, le Palais des congrès n’a pas été le théâtre d’une simple rentrée académique. Il a été le décor suranné d’une nouvelle mascarade politique où le zèle de certains ministres, en mal de reconnaissance, écrase toute once de mérite républicain. Sous les ors de la cérémonie, c’est une triste réalité qui s’est jouée : celle d’une administration que l’on continue d’abrutir de slogans pendant que le pays attend des actes.
Jeudi dernier, le gouvernement a dépensé beaucoup d’énergie et d’argent pour baptiser la nouvelle promotion de l’École Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) du nom de « Grandeur et Espérance ». Une formule qui, pour tout camerounais doté d’un minimum de mémoire, n’est autre que le slogan de campagne du candidat Paul Biya à la présidentielle d’octobre 2025.
Fallait-il vraiment instrumentaliser une institution censée former les cadres supérieurs de l’État pour en faire le reliquat d’une affiche électorale ? Visiblement pour Joseph Lé, ministre de la Fonction Publique, la réponse est oui. Incapable de proposer une réforme tangible pour sortir nos administrations de la léthargie chronique qui les caractérise, incapable de lutter efficacement contre la corruption qu’il dénonce pourtant du bout des lèvres, Joseph Lé a trouvé sa marotte : cirer les pompes du prince.
Car, au-delà du faste et des grandes envolées lyriques sur « l’administration 4.0 » et le « levier technologique du projet AIGLES », qu’y avait-il de concret ? Une énième leçon magistrale du professeur Jean-Emmanuel Pondi, un défilé militaire pour la remise des brevets de PMS, et un ministre qui se prend pour un directeur de conscience en exhortant les élèves à « rejeter le poison de la corruption ». Messieurs les ministres, la jeunesse n’a pas besoin de vos sermons hypocrites, elle a besoin d’exemples. Et l’exemple qui lui est donné aujourd’hui est désolant : pour réussir dans ce pays, il ne suffit pas d’être compétent, il faut savoir applaudir au bon moment et afficher une loyauté sans faille au chef, quitte à vider les écoles de leur substance.
Cette promotion « Grandeur et Espérance » portera donc, pendant deux ans, le fardeau d’un slogan politique. Une étiquette vide de sens qui n’aidera pas ces jeunes à préparer leurs concours, ni à affronter la dure réalité des préfectures et des tribunaux. Le choix d’un tel nom est une insulte à leur intelligence. Au lieu de les inspirer par des figures d’excellence ou des valeurs intemporelles, on les colle à la semelle d’une communication présidentielle usée jusqu’à la corde.
Pendant que Joseph Lé s’épanche sur la « vision » du chef de l’État, les camerounais, eux, regardent désespérément leurs hôpitaux manquer de médicaments, leurs routes se déliter, et leurs dossiers administratifs pourrir dans les tiroirs de ces mêmes fonctionnaires que l’ENAM est censée former. Mais qu’importe le fond, pourvu que l’on ait l’ivresse de la flatterie.
La rentrée solennelle de l’ENAM devait être un moment de rigueur et de perspective pour l’avenir de la fonction publique camerounaise. Elle n’aura été qu’une énième opération de communication personnelle, un coup de projecteur pour un ministre qui semble n’avoir d’autre feuille de route que de s’accrocher à son fauteuil en distillant une servilité embarrassante.
Le plus triste, c’est que l’on a fini par s’y habituer. Au Cameroun, on ne gouverne plus, on gesticule. On ne réforme pas, on baptise. Et pendant que l’on danse sur des slogans, le pays, lui, continue de piétiner.
Emmanuel Ekouli
