Un mari. Une femme morte. Cinq millions de francs CFA. Et une gendarme qui n’a peur de rien — sauf peut-être d’elle-même. Le polar camerounais vient de trouver sa voix.

Par effraction…

Cinq millions de francs CFA dans un coffre dont lui seul a le code. Un mari à genoux sur son propre carrelage. Une femme abattue d’une balle dans le crâne le soir de leur trentième anniversaire de mariage. Et quelque part, tapie dans l’ombre épaisse de tout ça, la question qui ne lâche pas : qui a commencé ?

Voilà comment Lois Irène Nwaha ouvre Brigade 14 : Judas, son roman paru en février 2025 aux Éditions Tila Africa. Aucun ménagement, aucune entrée en matière. La violence est là d’emblée, dans le salon du cardiologue Siewe, quartier Ekittè à Edéa, et elle n’est pas décorative. Elle est fonctionnelle — elle dit immédiatement au lecteur que ce texte ne joue pas au polar pour le plaisir du jeu. Il joue pour démontrer quelque chose.

Ce quelque chose, on met plus de deux cents pages à le comprendre. Et lorsqu’on comprend, on réalise qu’on avait été, nous aussi, dupés. Que nos sympathies avaient été orientées, nos certitudes construites, et que l’autrice a suivi notre aveuglement en souriant. C’est ce qu’on appelle, dans la tradition du roman noir le plus exigeant, l’intelligence de la construction. Non pas un récit qui vous étonne, mais un récit qui vous prend en défaut.

L’architecture de la révélation

Vingt-quatre chapitres numérotés, une unité spécialisée envoyée depuis Kribi pour reprendre une enquête qui patine, une famille bourgeoise refermée sur ses secrets comme une huître. La mécanique du roman policier est là, reconnaissable, rassurante. Mais Nwaha ne s’y installe pas. Elle s’en sert.

La structure repose sur un double mouvement temporel : le présent de l’enquête, haletant, truffé de dialogues au couteau, et les strates du passé qui remontent à mesure que les personnages parlent trop ou pas assez. Ce n’est pas une chronologie éclatée pour l’effet ; c’est une logique du dévoilement où chaque nouveau témoignage vient fracturer le précédent. La ménagère contredit le fils. La voisine contredit la ménagère. La vice-directrice du Centre de Promotion Féminine nuance tout. Et Lily, la fille, dynamite le reste.

Le chapitre intitulé 1 an plus tôt, inséré aux trois quarts du roman, est l’un des pivots narratifs les mieux placés de ces dernières années dans la fiction camerounaise. Il ne révèle pas, il replace. Il oblige à relire mentalement les cinquante pages précédentes avec d’autres yeux, et à admettre qu’on a cru exactement ce que Charles Siewe voulait qu’on croie. Ce procédé d’analepse structurante, utilisé avec cette économie-là, transforme le roman d’une enquête sur un crime en enquête sur nos propres mécanismes de confiance narrative.

Anky Ze, ou la voix qui ne se rend pas

Tout repose sur elle. Maréchal des logis Anky Ze, seule femme de la Brigade 14, narratrice à la première personne d’un roman qui aurait pu être raconté par n’importe quel enquêteur, mais qui n’aurait alors pas été le même livre.

La première chose qu’on remarque, c’est le ton. Pas celui de la professionnelle aguerrie qui observe de loin, ni celui de la femme blessée qui s’apitoie. Quelque chose de plus difficile à nommer : une lucidité combative, une façon de se regarder agir sans se ménager. Anky sait qu’elle trompe William. Elle sait qu’elle s’est servie de Stéphane, ou du moins que c’est ainsi qu’il le vit. Elle ne plaide pas non coupable. Elle continue d’avancer. Cette honnêteté morale incommode est ce qui fait d’elle une narratrice littérairement rare dans le paysage du roman africain contemporain.

Son rapport à l’institution de gendarmerie est lui aussi singulièrement écrit. Anky n’est ni la rebelle qui méprise la hiérarchie ni la recrue modèle qui s’y fond. Elle navigue avec une intelligence pragmatique : elle sait quand se taire, quand parler, quand jouer le jeu et quand y glisser quelque chose de personnel. Lorsqu’elle fait le choix d’enregistrer Stéphane à son insu pour faire avancer l’enquête, et que celui-ci la traite ensuite de Judas sur le perron de la gendarmerie, la scène ne tombe ni du côté du sacrifice ni de la trahison froide. Elle reste dans cet entre-deux incommode où vivent la plupart des vrais choix professionnels. Nwaha ne résout pas cette tension. Elle la laisse habiter le texte jusqu’à la dernière page.

C’est cette façon de refuser la simplification qui distingue Anky Ze des figures de femmes policières souvent convoquées dans le polar contemporain, trop souvent fabriquées pour être fortes, alors qu’Anky, elle, est seulement debout.

Hélène, portrait en creux

Hélène Siewe est morte au premier chapitre. Elle ne parle jamais. Elle n’existe dans ce roman que par les yeux de ceux qui l’ont connue, et ces yeux-là se contredisent jusqu’au vertige.

C’est le parti pris le plus ambitieux du roman, et le plus risqué. Construire un personnage central sans jamais lui donner la parole, le rendre présent par accumulation de regards antagonistes, exige une rigueur d’orfèvre : chaque témoignage doit être simultanément crédible en lui-même et incompatible avec le suivant, de sorte que la vérité ne soit jamais une synthèse mais un résidu, ce qui reste quand toutes les interprétations se sont annulées.

Nwaha y parvient. La ménagère Judith en fait une patronne attentionnée, distante par pudeur. La vice-directrice Mfegue en fait une femme protectrice, peut-être un peu rigide. La voisine y voit une hystérique. Carole, la maîtresse du mari, une manipulatrice froide. La fille Lily, enfin, lâche le mot qui fracasse tout : « pétasse ». Et le mari avoue qu’il la surveillait depuis des mois, qu’il lisait ses messages, connaissait ses plans, et qu’il l’a fait tuer avant qu’elle ne le fasse tuer.

Ce procédé de construction par polyphonie contradictoire, où la victime est à la fois sainte et diable selon qui parle, dit quelque chose de précis sur la condition des femmes dans les sociétés où la réputation est un capital social géré stratégiquement. Hélène a construit une image. Cette image lui a survivé. Et c’est cette image, finalement, que l’enquête met en pièces, pas le crime.

Il y a dans ce portrait en creux quelque chose qui rappelle, dans un registre très différent, la façon dont Chinua Achebe construisait ses personnages féminins dans Things Fall Apart : jamais au centre, toujours déterminants. Mais Nwaha va plus loin. Elle fait de cette absence au centre un dispositif narratif conscient, une déclaration politique sur la façon dont les femmes ne sont définies que dans leur rapport aux autres.

Charles Siewe : la virilité comme comptabilité

On le croit victime jusqu’à la page trois cent cinquante. Cardiologue respecté, mari bafoue, père blessé, il incarne si parfaitement la figure du notable dignement accablé que ni les gendarmes ni le lecteur ne songent sérieusement à le regarder autrement. C’est là l’un des tours de force du roman : le coupable le plus évident, une fois qu’on le sait, était aussi le mieux caché.

Lorsqu’il avoue, la scène est d’une froideur clinique qui tranche avec tout ce qu’on attendait. Pas d’effondrement, pas de larmes de crocodile. Une voix posée qui tient ses comptes à voix haute : « Je ne le regrette pas. Ce que je regrette, c’est de ne l’avoir pas fait plus tôt. » Ce n’est pas une confession, c’est un bilan. Et ce bilan révèle rétrospectivement toute la violence ordinaire du mariage Siewe : vingt ans de mépris conjugal absorbés en silence, une sexualité niée, une dignité d’homme piétinée méthodiquement par une femme qui ne l’a jamais aimé et n’a jamais prétendu autre chose qu’à lui.

Nwaha ne cherche pas à le rendre sympathique après la révélation. Elle ne cherche pas non plus à le condamner sans nuance. Elle pose les faits dans leur brutalité comptable : Hélène préparait sa mort. Il a préparé la sienne en premier. La loi du Talion dans un salon bourgeois d’Edéa, avec coffre-fort, rastas et sacs Mbandjock. Ce qu’on pense de ça, c’est affaire de lecteur.

Ce refus du jugement moral explicite est ce qui rapproche le plus Nwaha des grands auteurs du roman noir social. La comparaison avec Leonora Miano, dont les romans fouillent avec la même impassibilité les violences intrafamiliales en Afrique centrale, notamment dans Crépuscule du tourment, n’est pas fortuite : les deux écrivaines partagent cette conviction que les horreurs les plus réelles n’ont pas besoin d’être amplifiées, seulement montrées.

La langue comme territoire

Il y a dans ce roman une décision stylistique qui mérite qu’on s’y attarde : le camfranglais n’y est pas un ornement ni une caution d’authenticité. Il est le tissu même du dialogue, non traduit, non expliqué, imposé avec la désinvolture de quelqu’un qui écrit pour ses pairs et sait qu’on s’adaptera.

Répé, ndem, kass, bangaman, nor, ces mots trouent le français académique avec une précision qu’aucune périphrase ne remplacerait. Lorsque le chef de gang dit à Charles Siewe « si tu ndem, je vous témé tous », la brutalité compressée dans cette phrase n’existe que dans cette langue-là. La traduire, ce serait la vider de sa violence. Nwaha le sait et ne traduit pas.

Écrire le Cameroun dans la langue que le Cameroun parle vraiment, c’est refuser le contrat implicite qui voudrait que la littérature africaine francophone se justifie devant un lecteur parisien. C’est ce que Achille Mbembe nomme, dans ses travaux sur la postcolonialité, le refus de se traduire pour être audible. Nwaha, sans théoriser, le pratique.

La géographie du roman participe du même geste. Edéa n’est pas une ville-décor : ses quartiers, ses odeurs, son hostellerie au bord de la Sanaga, ses coupures d’ENEO, ses journaux de treize heures qui réécrivent les faits, tout cela constitue un tissu social dense et précis que le roman habite avec une familiarité naturelle. On pense, dans un registre différent, à la façon dont Alain Mabanckou ancre ses romans dans le Pointe-Noire des années 1980 : non pas pour documenter, mais pour rendre la fiction inséparable de son sol.

Judas, ou la trahison comme atmosphère

Le titre est une promesse que le roman tient jusqu’à l’épuisement. L’épigraphe tirée de Matthieu, « Ils payèrent Judas trente pièces d’argent, alors il chercha une occasion favorable pour livrer Jésus », installe d’entrée de jeu un cadre moral dans lequel chaque personnage va progressivement s’inscrire, à tour de rôle, dans le rôle du traître.

Les cinq millions dans le coffre de Siewe sont les trente pièces du pacte. Hélène a trahi un mari qu’elle n’a jamais aimé, toute une vie. Charles l’a trahie en instrumentalisant deux jeunes démunis pour l’exécuter. Stéphane traite Anky de Judas sur le perron de la gendarmerie. Et le système judiciaire, ultime trahison, transforme Daddi et Ben en coupables idéaux pour un journal télévisé, pendant que le véritable commanditaire se rétracte derrière son avocat en attendant un procès dans deux ans. Chaque personnage trahit quelqu’un, et chacun est à son tour trahi par plus puissant que lui.

Cette circulation de la trahison comme motif structurant dépasse largement la convention du polar, où la trahison est d’habitude un rebondissement, un élément d’intrigue. Ici, elle est une condition. Une façon d’être en société. Ce que le roman dit en creux, c’est que dans un monde où les institutions trahissent par design, la gendarmerie qui met quarante-cinq minutes à arriver, le procureur qui classe, le journal qui ment, les individus apprennent la trahison comme une langue maternelle. Et la pratiquent avec la même inconscience.

La fin, ou l’ironie qui libère

La scène finale est d’une ironie cruelle et juste. Anky sonne à la porte de William, venue rompre avec la dignité de quelqu’un qui a compris que cette histoire ne tenait plus. La porte s’ouvre. La remplaçante est déjà là. Le sourire s’efface. Anky dit « Ça va. Tu n’as pas besoin de te justifier », et repart sur la route, bouillonnant de l’intérieur, avec un téléphone qui sonne dans sa poche.

Aucune résolution sentimentale. Pas de larmes, pas de scène. Juste la vie qui continue à déborder des bords du cadre romanesque, indifférente à ce qu’on avait prévu pour elle. Le lecteur qui attendait une catharsis est laissé avec quelque chose de plus incommode et de plus honnête : la colère d’une femme seule sur une route camerounaise, à qui on n’a pas laissé le luxe de souffrir dans les règles.
C’est dans ce refus de la clôture que Brigade 14 : Judas révèle sa vraie nature. Il n’est pas un roman qui résout. Il est un roman qui ouvre. Il ouvre sur la complexité irréductible des êtres, Hélène qui était à la fois victime et bourreau, Charles qui était à la fois cocu et assassin, Anky qui était à la fois enquêtrice intègre et femme qui trompe, et il refuse de les réduire à ce qu’on aurait voulu qu’ils soient.

Ce roman n’est pas parfait. Quelques personnages secondaires mériteraient d’être davantage creusés, et certaines transitions entre les points de vue gagneraient à être plus serrées. Mais ces imperfections appartiennent à l’élan d’un premier long texte ambitieux, et elles ne pèsent rien face à ce que le roman réussit : installer une voix, construire une tension, dire quelque chose de vrai sur un pays, sur un mariage, sur une femme qui avance.
Dans le paysage actuel du roman africain francophone, où trop de textes jouent soit le naturalisme documentaire soit l’universalisme abstrait, Lois Irène Nwaha choisit une troisième voie : l’incarnation. Elle écrit des gens qui ont des odeurs, des dettes, des jalousies mesquines et des dignités intactes. Des gens qui trahissent et qui souffrent de l’avoir fait. Des gens qui, quand on referme le livre, continuent d’exister quelque part à Edéa. C’est la meilleure chose qu’on puisse dire d’un roman.

Baltazar Atangana dit Nkul Beti

Fiche technique :
Lois Irène Nwaha, Brigade 14 : Judas — Éditions Tila Africa, Yaoundé, Cameroun, Février 2025. 365 pages. ISBN : 978.995.070.7231

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