Yaoundé – Il aura fallu attendre 34 ans. Plus de trois décennies de présidence sans partage, de gestes lents et de regards fatigués pour que, enfin, un frémissement parcoure l’hémicycle de l’Assemblée Nationale. Théodore Datouo, nouveau locataire du perchoir, a remplacé Cavaye Yéguié Djibril. Au Sénat, Aboubakary Abdoulaye, lamido de Rey-Bouba, prend la succession d’un Marcel Niat Njifendi que la maladie avait depuis longtemps transformé en fantôme de la République. Officiellement, le Cameroun a connu un séisme politique. La réalité, hélas, est tout autre : nous assistons, une fois de plus, à un simple réaménagement technique, une valse des fauteuils qui ne change rien à la musique funèbre d’une institution à l’agonie.

Alors que la nation attendait un souffle nouveau, une remise en question profonde de la machine parlementaire, on nous sert un simple jeu de chaises musicales. Remplacer un homme de 34 ans de pouvoir par un autre est-il vraiment un gage de renouveau ? Datouo Théodore, certes nouveau dans le costume, reste un pur produit d’un système verrouillé, un appareil où la loyauté au parti prime sur la pertinence des idées. Pendant près de 35 ans, le président de la chambre basse a souvent été davantage un administrateur du consensus mou qu’un contre-pouvoir. Son successeur, héritier de cette méthode, pourra-t-il, en un claquement de doigts, transformer une institution qui a passé près d’un demi-siècle à courber l’échine ?

Le tout nouveau président du Sénat Aboubakary Abdoulaye

Le paradoxe est d’autant plus saisissant au Sénat. On ose nous vendre la nomination d’Aboubakary Abdoulaye comme une novation. Mais que change-t-il vraiment ? Depuis des mois, voire des années, Marcel Niat Njifendi, malade et absent, n’était déjà plus qu’un portrait accroché au mur de la Chambre haute. C’est Abdoulaye lui-même, en sa qualité de premier vice-président, qui assurait l’intérim. Le changement, c’est donc lui dans le même fauteuil, mais avec un titre en plus. Peut-on parler de séisme quand le suppléant devient simplement le titulaire d’un poste qu’il occupait déjà de fait ? C’est une promotion logique, certes, mais certainement pas une révolution.

Pire encore, ce jeu de chaises soulève une question fondamentale sur l’état de nos institutions. Comment un État peut-il fonctionner avec un président de Sénat « moribond » maintenu à son poste pendant des années ? Pourquoi avoir attendu que la maladie le rende physiquement incapable d’exercer pour enfin admettre l’évidence ? Cette gestion de l’absence montre le mépris dans lequel on tient le fonctionnement républicain. Le poste n’était plus un lieu de travail mais un trophée personnel, un bien privé dont on ne peut se séparer que lorsque la nature elle-même force la main.

Dans ce microcosme, l’absence totale de renouvellement des idées est criante. On change les têtes pour mieux préserver le système. Pendant que le Cameroun fait face à des défis sécuritaires, économiques et sociaux majeurs, nos “grands électeurs” parlementaires se perdent dans des querelles de couloir et des stratégies de positionnement. Les citoyens, eux, regardent ce spectacle avec amertume. Ils savent que ces changements à la tête des chambres n’auront aucun impact sur l’adoption de lois plus protectrices, sur le contrôle effectif de l’action gouvernementale, ni sur l’amélioration de leur quotidien.

En définitive, ce “séisme politique” ressemble davantage à un simple coup de vent dans un désert de lassitude. On a changé les visages, mais les méthodes, la docilité et le manque de vision restent. Le Cameroun attendait un électrochoc ; on lui a offert une simple mise à jour administrative. Cavaye Yéguié Djibril est parti, mais son ombre, celle d’un parlement aux ordres, plane toujours sur l’hémicycle. Le lamido de Rey-Bouba est au Sénat, mais l’absence d’un vrai débat républicain, elle, est toujours au pouvoir. Pendant ce temps-là, le pays, lui, continue de s’enfoncer dans l’attente d’une véritable rupture qui, visiblement, n’est pas pour demain.

Emmanuel Ekouli

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