Dans les quartiers périphériques de Yaoundé comme dans les villages du Grand-Nord, une réalité silencieuse persiste : des millions de femmes et de jeunes filles gèrent leurs menstruations dans des conditions qui exposent directement leur santé intime. Loin d’être un sujet annexe, l’hygiène menstruelle inadéquate constitue un facteur aggravant — et trop souvent ignoré — dans la transmission et la persistance des infections sexuellement transmissibles. Le Cameroun, avec ses 58 % de femmes sans accès régulier à des produits hygiéniques adaptés, ne peut plus traiter ces deux enjeux séparément.
Des protections de fortune qui fragilisent la muqueuse avant même le rapport
Ce que l’on ne voit pas dans les statistiques nationales sur les IST, c’est le chiffon humide gardé toute une journée faute d’en avoir un second. C’est le papier journal ou le coton brut acheté au marché de Ngaoundéré, utilisé sans possibilité de se changer entre midi et le retour à la maison. Ces pratiques ne relèvent pas de l’incurie — elles relèvent d’un manque structurel que le système de santé camerounais n’a jamais sérieusement pris en charge.
Or ce que ces matériaux de substitution font à la physiologie vaginale est documenté. L’humidité prolongée, l’irritation mécanique, l’absence de pH neutre perturbent l’équilibre du microbiote vaginal et favorisent vaginoses bactériennes et candidoses chroniques. Mais au-delà de l’inconfort, c’est la muqueuse cervicovaginale elle-même qui se retrouve compromise — cette fine barrière épithéliale qui constitue la première ligne de défense contre les agents pathogènes des IST. Une muqueuse fragilisée par des semaines de mauvaise gestion menstruelle ne résiste pas de la même façon au VIH, à la Chlamydia, au gonocoque ou au Trichomonas. Une étude conduite en 2021 dans les régions de l’Adamaoua et du Nord l’a confirmé : les femmes signalant une hygiène menstruelle déficiente présentaient un risque deux fois plus élevé de vaginose bactérienne récurrente, co-facteur reconnu de la transmission du VIH. Ce lien biologique entre règles mal gérées et vulnérabilité aux IST n’est pas une hypothèse — c’est un mécanisme, et il est sous-estimé.

L’école aggrave encore cette réalité. Selon l’UNICEF, 73 % des établissements publics camerounais ne disposent pas de toilettes séparées pour les filles. Conséquence directe : une adolescente qui a ses règles en classe ne se change pas. Elle attend. Elle endure. Et son corps paie le prix de cette attente, semaine après semaine, année après année.
Le tabou qui coupe la prévention en deux
Il y a une logique perverse à l’œuvre dans la manière dont les politiques de santé au Cameroun ont organisé — ou plutôt désorganisé — la prévention. D’un côté, les programmes IST portés par le MINSANTE et ses partenaires. De l’autre, les rares actions sur la santé menstruelle, disséminées dans des projets ONG sans continuité. Les deux ne se parlent pas. Jamais une campagne nationale de prévention des IST n’a intégré un volet sur la gestion des règles. Jamais une sensibilisation à l’hygiène menstruelle n’a abordé la vulnérabilité aux infections qu’elle peut induire. Cette étanchéité programmatique n’est pas anodine — elle reflète une conception encore fragmentée de la santé des femmes, où le corps est découpé en problèmes séparés plutôt qu’appréhendé dans sa cohérence.
Ce cloisonnement institutionnel trouve un écho dans les normes sociales. Dans de nombreuses communautés — bamiléké, peule, kotoko — les menstruations relèvent d’un silence obligé. On n’en parle pas aux hommes, encore moins à un agent de santé. Cette pudeur légitime devient un obstacle sanitaire concret : une femme qui ne peut pas nommer ses règles ne parlera pas davantage des pertes anormales qu’elle observe, des douleurs qui reviennent chaque mois, des rapports sexuels pendant la période menstruelle — moment de vulnérabilité accrue face aux IST que personne ne lui a jamais signalé. Elle achètera quelque chose en pharmacie de rue, se soignera à moitié, et le cycle d’infection reprendra.
Les agents de santé communautaires, pourtant maillage essentiel du système camerounais, sont eux-mêmes pris en étau. Formés soit sur les IST, soit sur la santé reproductive de base, ils n’ont pas les outils pour croiser ces deux lectures lors d’une même visite à domicile. La consultation reste cloisonnée parce que la formation l’était.
Recoudre ce que le système a séparé
Changer cela ne demande pas des ressources extraordinaires — cela demande une volonté de penser ensemble ce que l’on a eu l’habitude de traiter séparément. La formation des agents de santé communautaires est le point de bascule le plus immédiat. Un module commun IST-hygiène menstruelle, intégré aux curricula existants, permettrait à ces agents d’identifier en une seule visite les pratiques à risque, les signes d’infection et les comportements sexuels exposants. Le réseau des Cases de Santé dans le Nord-Ouest offre déjà un cadre opérationnel pour ce type de déploiement — il suffit de l’activer autrement.
La question des protections hygiéniques ne peut pas rester à la marge. Tant que l’accès à des serviettes adaptées dépend du revenu familial, les femmes pauvres continueront de bricoler des solutions qui les exposent. Intégrer des protections lavables ou des coupes menstruelles dans les kits de santé reproductive distribués dans les formations sanitaires — sur le modèle du Programme Élargi de Vaccination — n’est pas une utopie. Des expériences pilotes menées par l’ONG Cœur de Femme à Bafoussam et à Garoua montrent que l’adhésion est forte quand la distribution est couplée à une parole non stigmatisante sur le corps féminin.
Mais la transformation la plus durable passera par l’école. L’éducation à la vie familiale inscrite au programme camerounais est aujourd’hui trop timide sur ces questions. La retravailler pour qu’elle traite explicitement de la gestion menstruelle comme composante de la santé sexuelle — et non comme un simple chapitre de la puberté — c’est former une génération entière, filles et garçons, à comprendre que prendre soin de son corps pendant les règles, c’est aussi se protéger des IST. Cette prévention-là coûte moins cher qu’un traitement. Et elle est infiniment plus digne.
Menyie Atangana
