
Du 7 au 11 avril 2025, Yaoundé accueillera la 111ᵉ session du Conseil international du cacao (ICCO), un événement stratégique pour la filière mondiale. Le Cameroun, assurant la présidence de l’ICCO à travers son ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, se trouve au cœur des discussions. Alors que le pays s’apprête à jouer un rôle central dans la régulation du marché, plusieurs défis s’imposent : l’équilibre des prix, le dialogue entre acteurs, et surtout, le durcissement des normes européennes d’ici fin 2025.
Un contexte mondial sous tension
La session de Yaoundé s’ouvre dans un climat contrasté. D’un côté, Luc Magloire Mbarga Atangana affiche un optimisme marqué, soulignant que « les prix n’ont jamais été aussi bons et resteront très bons en 2025 ». Cet équilibre, selon lui, bénéficie à tous : producteurs, industriels et consommateurs. Pourtant, cette perspective masque des tensions sous-jacentes. Les industriels dénoncent des coûts élevés, tandis que les producteurs camerounais estiment ne pas être suffisamment rémunérés, malgré des cours historiques. Le ministre camerounais l’admet : l’enjeu réside dans la recherche d’un « équilibre » entre ces intérêts divergents, via un dialogue transparent.
L’urgence des normes européennes
Au-delà des prix, un dossier brûlant dominera les débats : le règlement de l’Union européenne (UE) sur la déforestation, applicable dès le 31 décembre 2025. Premier débouché du cacao camerounais (70% des exportations), l’UE impose désormais sept exigences strictes :
- Respect des droits d’usage des terres ;
- Protection de l’environnement ;
- Droits des tiers ;
- Normes du travail ;
- Respect des droits de l’homme ;
- Consentement libre des peuples autochtones ;
- Conformité fiscale et lutte contre la corruption.
Ces critères visent à éliminer la déforestation liée aux importations, mais représentent un défi colossal pour le Cameroun. La petite exploitation familiale, majoritaire dans le pays, devra prouver la traçabilité de ses fèves et moderniser ses pratiques, sous peine de perdre l’accès au marché européen. Un risque économique majeur, alors que le cacao contribue à 30% des recettes d’exportation agricoles du pays.
L’ICCO, arbitre et facilitateur
Face à ces enjeux, l’ICCO, dirigé par Michel Arion, joue un rôle clé. Son objectif : stabiliser les prix, promouvoir une production durable et soutenir les économies membres. Pour y parvenir, l’organisation s’appuie sur l’analyse des données (production, flux commerciaux, prix), la coordination des politiques entre pays, et la promotion de bonnes pratiques agricoles. La session de Yaoundé sera l’occasion d’évaluer l’impact des régulations européennes sur les producteurs africains et de proposer des mécanismes d’accompagnement.
La position camerounaise : leadership et défis
En tant qu’hôte, le Cameroun entend impulser une dynamique collective. Le pays, 4ᵉ producteur mondial, veut défendre les intérêts des planteurs tout en répondant aux attentes des industriels. Pour Luc Magloire Mbarga Atangana, il s’agit de transformer les contraintes européennes en opportunités. Moderniser la filière, certifier les plantations, et valoriser un cacao « propre » pourraient renforcer la compétitivité à long terme. Cependant, cette transition nécessite des investissements massifs et une coopération internationale, thèmes qui devraient animer les négociations.
Vers un marché plus équitable ?
La session de l’ICCO cristallise ainsi les contradictions d’un marché mondialisé. D’un côté, des cours élevés qui profitent temporairement aux économies exportatrices ; de l’autre, des standards environnementaux et sociaux qui alourdissent les coûts pour les producteurs. L’UE, en durcissant ses règles, pousse à une reconfiguration des chaînes d’approvisionnement. Mais sans soutien technique et financier, les pays comme le Cameroun risquent de voir leurs parts de marché grignotées par des concurrents mieux préparés.
La 111ᵉ session de l’ICCO à Yaoundé s’annonce comme un tournant. Elle devra concilier stabilité économique, justice sociale et durabilité environnementale, dans un secteur vital pour des millions d’Africains. Le Cameroun, en leader engagé, a l’occasion de plaider pour un modèle plus équitable, où producteurs et consommateurs partagent les bénéfices d’un cacao éthique et résilient.
Emmanuel Ekouli