Au regard de ce qui se passe dans les églises dites chrétiennes, on peut même aimer Jésus tout en haïssant leurs affaires
Je suis chrétien. Je suis ancien d’Église, et je ne compte pas démissionner. Je le dis clairement : je reste dans l’Église, je reste ancien, je reste engagé. Mais oui, on peut être chrétien en détestant les églises. Parce que ce n’est pas Jésus que je déteste. C’est le business, les combines, et les “serviteurs de Dieu” qui transforment les temples en holdings et les dîmes en 4×4.
Préparés pour le ciel, abandonnés sur terre
Le premier problème, c’est le message. Dans nos églises, on passe des décennies à préparer les chrétiens à “aller au ciel”, mais presque rien pour améliorer leur vie sur terre. On nous apprend à chanter “Je suis un citoyen du ciel”, mais pas à exiger un toit solide, un salaire décent, ou un enterrement digne.
Pendant des années, j’ai entendu des prédications sur “la vie éternelle”, “la couronne de justice”, “les palais célestes”. Mais très peu sur comment lutter contre la pauvreté réelle des fidèles ; comment gérer honnêtement les biens de l’Église ; comment honorer ceux qui ont servi toute leur vie, même pauvres.
Résultat : on a des chrétiens prêts à mourir pour le ciel, mais incapables de vivre dignement sur terre. Et des responsables d’Église qui utilisent cette espérance céleste pour justifier la misère terrestre : “Ne vous plaignez pas, votre récompense est au ciel.” Sauf que, sur terre, leur récompense à eux, c’est un 4×4, un compte bien garni, et des funérailles VIP.
Pauvreté d’un côté, luxe de l’autre
Cette contradiction éclate quand on regarde les revenus et les modes de vie. Dans beaucoup d’églises historiques (EPC, EEC, catholiques), les pasteurs et curés gagnent des salaires de misère : Pasteurs EEC : autour de 39 000 FCFA par mois, Curés : entre 80 000 et 100 000 FCFA, parfois moins en zone rurale. Des hommes d’Église le disent eux-mêmes : “C’est la misère.”
Pendant ce temps, certains pasteurs des églises “de réveil” dirigent de véritables holdings, avec des salaires secrets, des campagnes d’affichage à plusieurs millions, des voitures de luxe, et des fidèles qui donnent jusqu’à leur dernier salaire. Des églises nigérianes comme Winners Chapel paient leurs pasteurs locaux 25 000–40 000 FCFA, tandis que les pasteurs étrangers touchent 200 000–400 000 FCFA et plus, avec logements et avantages. Résultat : des pasteurs pauvres, parfois “esclaves” de leurs propres églises, des “prophètes” riches qui vivent dans l’opulence sans jamais justifier l’usage des fonds.
On prépare les fidèles au ciel, mais sur terre, on crée un christianisme à deux vitesses : les pauvres qui donnent, les riches qui encaissent.
Les églises n’honorent pas les chrétiens… mais les riches, oui ! Cette logique se voit encore plus clairement dans la mort. Au Cameroun, la mort est devenue un spectacle de classe sociale. Comme le disent les évêques eux-mêmes, les funérailles sont devenues une “foire à la fortune” : les pauvres s’endettent pour organiser “le grand deuil”, les riches dépensent sans compter, au point que les obsèques ressemblent à un défilé de mode.
La presse et les chercheurs le confirment : “Au Cameroun, l’organisation des obsèques pour les personnes riches est totalement différente des funérailles d’une personne pauvre.”
Pour les riches : corps longtemps en morgue, comités d’organisation, tissus, macarons, buffets VIP, grands vins, caviar.
Pour les pauvres : difficultés à payer le linceul, les frais de morgue, le corbillard ; parfois même pas assez de ministres du culte pour officier.
Et dans certaines églises, ce n’est même plus caché : “Certains prêtres encouragent cette exhibition de richesse car ils préfèrent l’enterrement d’un riche à celui d’un démuni.”
On dit que “Dieu ne fait pas de favoritisme”. Mais certaines églises, si. Obounou Voundi, saint diacre de Mfouladja les 3 : enterré dans une quasi-rigole. Je connais des histoires. Mais celle-ci résume tout. Obounou Voundi, diacre de la paroisse EPC de Mfouladja les 3, homme de Dieu, serviteur fidèle, a été enterré dans une rigole, sur décision du conseil presbytéral. Pourquoi ? Parce qu’il était très pauvre.
Pendant ce temps : des “notables” de l’Église, des “bienfaiteurs” et des “partenaires” ont des funérailles avec chœurs, orchestres, tentes climatisées, et prédications en direct sur Facebook, Teams, Zoom…. des diacres pauvres, des veuves fidèles, des mamans qui ont donné toute leur vie à la paroisse finissent dans des tombes de fortune, sans honneur, sans reconnaissance. Voilà le résultat concret d’une Église qui prépare les chrétiens au ciel, mais les abandonne sur terre, surtout quand ils sont pauvres.
EPC : un patrimoine historique, une gestion de kiosk. Je viens de l’EPC. Une Église qui a hérité de la Mission Presbytérienne Américaine (MPA) : stations, écoles, hôpitaux, terrains immenses. Et regardez le résultat : Sakbayeme : station historique (1920–2013), autrefois rayonnante, aujourd’hui en mode “déclin et prière”, avec des salles sous la pluie et des archives qui prennent l’eau. Djongolo : berceau du Collège Johnston, aujourd’hui en crise, mais on trouve 1,5 milliard pour un immeuble-siège… pendant que l’hôpital EPC de Djongolo est décrit comme en “déclin alarmant”, avec “conditions déplorables”. Metet, Foulassi, Enon Ngal, Bibia, Nkolmvolan : des noms qui résonnent dans l’histoire de l’EPC, mais sur le terrain, ce sont souvent des bâtiments abandonnés, des toitures arrachées, des terrains immenses et des budgets minuscules.
Pendant ce temps, certains responsables : ne respectent pas les mandats (3 ans, max 6, avec trêve d’un an), et transforment leur charge en bail à vie, vendent ou bradent des terrains et des biens d’Église, parfois au bénéfice de tel pasteur ou tel évêque ou responsable, comme le dénonce régulièrement la presse. On nous parle de “royaume de Dieu”, mais sur terre, le royaume de certains responsables, c’est un terrain vendu en douce, un mandat prolongé illégalement, un immeuble-siège pendant que les fidèles prient sous les tuiles. Vente des propriétés : quand l’Église se vide pour enrichir des individus
Au Cameroun, ce n’est pas un secret : “On ne compte plus les articles de la presse camerounaise qui dénoncent les ventes des biens de l’Église au bénéfice de tel pasteur ou tel évêque.” Des églises de réveil ferment pour abus, extorsion, sous-location de décrets présidentiels, avec des pasteurs qui “mettent le même décret en sous-location” contre 50 000–100 000 FCFA par mois… payés par les fidèles.
Des “prophètes” manipulent la peur (y compris sur la santé du chef de l’État) pour remplir les églises et récolter les offrandes.
Dans ce système : les pauvres donnent ce qu’ils n’ont pas ; les pasteurs pauvres restent pauvres ; les “leaders” riches s’enrichissent et les biens de l’Église disparaissent peu à peu, vendus ou détournés. On prépare les chrétiens au ciel, mais sur terre, on vide l’Église de son patrimoine pour remplir les poches de quelques-uns.
Alors oui, on peut être chrétien en détestant les églises. Je le répète : je suis ancien d’Église, et je n’entends pas démissionner. Je ne déteste pas : Jésus, l’Évangile, la prière et la communion des saints.
Je déteste : les mandats transformés en dictatures à vie ; les toits qui s’effondrent pendant qu’on construit des immeubles-sièges ; les pasteurs à 39 000 FCFA qui doivent survivre, et les “prophètes” en 4×4 qui ne rendent aucun compte ; les terrains et bâtiments historiques (Sakbayeme, Djongolo, Metet, Foulassi, etc.) laissés en ruine ou vendus en douce ; les diacres fidèles comme Obounou Voundi, enterrés dans des rigoles parce qu’ils étaient pauvres, pendant que les riches ont des funérailles VIP, ce message qui prépare les chrétiens au ciel, mais les abandonne dans la misère sur terre.
Alors oui, l’idée est provocatrice : Si l’Église ne sait plus gérer ses biens, peut-être que l’État devrait nationaliser toutes ces propriétés.
Au moins : les toits seraient réparés, les mandats seraient respectés (la loi, pas la “révélation”), les comptes seraient audités (par des humains, pas par le Saint-Esprit seul) et les ventes suspectes de terrains seraient stoppées, et chaque chrétien, riche ou pauvre, aurait droit à un enterrement digne, pas à une rigole.
Et si un jour l’Église se ressaisit, elle pourra toujours les racheter… avec les dîmes accumulées pendant des décennies de “gestion par la foi”.
Ndi Assoumou
