Près de cinq heures de marathon sur le terrain. De 8 heures à 13 heures, ce lundi 28 septembre 2026, le Ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, accompagné de ses proches collaborateurs, a sillonné stations-service et centres d’enfûtage à travers Yaoundé. Objectif : vérifier la disponibilité du gaz domestique et du pétrole lampant, identifier les difficultés qui persistent et accélérer les mesures correctives face aux défaillances constatées dans la chaîne logistique.


Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la méthode. Dix-huit arrêts. Cinq heures de tournée. Des appels directs aux Directeurs généraux. Des consignes lancées comme des mantras : « Mettez du gaz dans tous les points de vente », « Il ne faut plus d’interruption », « Appelez-nous en cas de difficulté ». Sur le papier, la démonstration semble énergique. Dans les faits, elle trahit une gouvernance qui, depuis des années, confond l’agitation avec l’action, la visite médiatisée avec la résolution structurelle.

Car enfin, posons la vraie question : pourquoi un pays qui produit du pétrole et du gaz naturel depuis des décennies en est-il réduit à ce que son ministre de l’Énergie parcoure les stations-service comme un commercial en tournée de prospection ? Pourquoi les Camerounais doivent-ils attendre une ronde ministérielle pour que le pétrole lampant réapparaisse dans quelques stations, après parfois un mois de rupture ?

La réponse est simple, et elle est accablante : parce que le gouvernement camerounais ne s’attaque jamais aux causes. Il préfère éteindre les incendies un par un, se précipiter là où la fumée est visible, plutôt que de démanteler les circuits qui alimentent le feu. Cette visite inopinée du 28 septembre 2026 n’est pas une preuve de vigilance. C’est l’aveu d’un échec systémique.

Le théâtre de l’urgence permanente

Que nous dit le récit officiel ? Qu’à TotalEnergies Odza, le gaz est disponible. Qu’à Neptune Messamendongo, le pétrole lampant fait défaut. Qu’à Tradex Messamendongo, le stock de gaz est « réduit au niveau de sécurité » et que le pétrole lampant est indisponible depuis le 24 septembre. Qu’à OLA Energy MAGZI, le gaz manque depuis trois semaines. Qu’à BOCOM Mvan, ni gaz ni pétrole lampant. Qu’à Green Oil Ekié II, une livraison de 160 bouteilles arrive opportunément pendant la visite…

Cette mosaïque de constats contradictoires ne décrit pas une situation maîtrisée. Elle décrit un pays où l’approvisionnement en produits énergétiques de première nécessité relève de la loterie géographique. Vous avez du gaz ? Tant mieux. Vous n’en avez pas ? Le ministre a demandé qu’on accélère. Et demain ? On verra.

Voilà la méthode camerounaise : gérer dans l’urgence ce qui aurait dû être anticipé, personnaliser des responsabilités qui devraient être institutionnelles, et surtout, surtout, ne jamais remonter à la source du problème. Pourquoi les commandes ne sont-elles pas livrées ? Pourquoi les centres d’enfûtage fonctionnent-ils en sous-régime ? Pourquoi le pétrole lampant, produit basique s’il en est, disparaît-il régulièrement des rayons ? Ces questions, la tournée les effleure à peine. Le ministre appelle les DG, obtient des promesses, et repart. Jusqu’à la prochaine crise.

Là où le bât blesse vraiment

Pendant que le MINEE joue les inspecteurs de surface, les vrais problèmes continuent de pourrir sous le tapis. La chaîne logistique nationale est un archipel d’inefficacités : capacités de stockage insuffisantes, transport dépendant d’infrastructures défaillantes, absence de planification prévisionnelle digne de ce nom. Le secteur de l’enfûtage, lui, fonctionne avec des marges si étroites que la moindre perturbation – une route coupée, un camion en panne, un retard de paiement – suffit à déclencher une pénurie.

Et que fait l’État ? Il envoie un ministre faire le tour des stations. Il menace, il cajole, il appelle les patrons des multinationales. Mais il ne touche pas à la structure. Il ne réforme pas la régulation. Il ne garantit pas des capacités stratégiques de stockage. Il ne sécurise pas les circuits d’approvisionnement. Non. Il fait du porte-à-porte énergétique.

Cette approche a un nom : la gestion palliative. Elle est coûteuse, inefficace, et surtout, elle infantilise les opérateurs autant qu’elle trompe les citoyens. « Appelez-nous en cas de difficulté », lance le ministre à Tradex Bastos. Mais enfin, Monsieur le Ministre, c’est à l’État d’organiser le marché, pas aux stations-service de composer le numéro du ministère à chaque rupture de stock !

Un pays riche, des citoyens pauvres en énergie

Il faut rappeler une évidence que la communication gouvernementale s’évertue à masquer : le Cameroun est un pays producteur d’hydrocarbures. Le gaz domestique qu’on s’arrache dans les stations est en partie produit localement. Le pétrole lampant qui disparaît des rayons est issu du raffinage national. Comment un producteur peut-il être en pénurie de son propre produit ? Comment un pays qui exporte du brut et du GNL peut-il laisser ses citoyens se battre pour une bouteille de gaz ou un litre de pétrole lampant ?

La réponse tient en un mot : la mauvaise gouvernance. Une gouvernance qui privilégie les effets d’annonce aux solutions durables, les tournées médiatiques aux investissements structurels, les consignes verbales aux réformes de fond. Pendant ce temps, les ménages camerounais continuent de cuisiner au bois, de s’éclairer à la bougie quand le pétrole lampant manque, et de payer le prix fort d’une énergie qui devrait être accessible.

Le cycle infernal de la réaction

Ce qui est le plus désespérant, c’est la répétition. Cette visite inopinée n’est pas la première. Ce ne sera pas la dernière. À chaque crise, le même scénario : constat sur le terrain, appels aux opérateurs, consignes tonitruantes, et retour à l’immobilisme dès que les caméras sont éteintes. La lettre circulaire du 23 septembre 2026 ? Elle s’ajoute à une pile déjà épaisse de directives qui n’ont jamais réglé le problème de fond.

Car le fond, le voici : tant que l’État camerounais refusera de traiter la question énergétique comme un enjeu stratégique et non comme une succession d’urgences à gérer, les ruptures se poursuivront. Tant qu’il préférera envoyer des ministres en tournée plutôt que de construire des dépôts, de réguler efficacement le secteur et de planifier à long terme, les Camerounais continueront de subir.

Saisir le taureau par les cornes

Il est temps de le dire sans détour : la méthode Eloundou Essomba, aussi énergique soit-elle, est une fuite en avant. Elle consiste à chercher les problèmes là où ils se manifestent – dans les stations, chez les distributeurs – plutôt que là où ils naissent : dans l’organisation même du secteur, dans l’absence de vision, dans le refus de réformer.

Le Cameroun n’a pas besoin de plus de visites inopinées. Il a besoin d’une politique énergétique qui assure la sécurité d’approvisionnement, qui développe des capacités de stockage stratégiques, qui régule les marges des opérateurs, qui investit dans les infrastructures logistiques, et qui garantit à chaque citoyen, où qu’il vive, l’accès à ces produits de première nécessité.

En attendant, les Camerounais continueront de scruter l’horizon des stations-service, espérant que le camion de gaz arrivera avant la fin de la semaine. Et le ministre, lui, continuera de parcourir la ville, de station en station, tel un Don Quichotte de l’énergie, combattant des moulins à vent qu’il refuse de voir en face.

La critique n’est pas une insulte. C’est un devoir citoyen. Et ce devoir commande aujourd’hui de dire que la gestion actuelle du secteur énergétique camerounais est un échec. Non pas parce que les hommes qui la conduisent manquent de bonne volonté, mais parce que la méthode est mauvaise, les priorités sont fausses, et les réformes structurelles sont absentes.

Alors oui, Monsieur le Ministre, mettez du gaz dans tous les points de vente. Mais surtout, mettez de la rigueur dans la planification, de la transparence dans la gestion, et de l’ambition dans les réformes. Sinon, dans six mois, vous serez de nouveau sur le terrain, à constater les mêmes ruptures, à appeler les mêmes DG, et à prononcer les mêmes phrases. Et les Camerounais, eux, auront toujours froid devant leur réchaud éteint.

Emmanuel Ekouli

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